20180309

Éditorial

La reconquête d’Internet et des cités

En Allemagne, l’humoriste Jan Böhmermann a lancé un mouvement : « Reconquista Internet ». Il s’agit d’y élever des contre-feux contre l’invasion, certes, des sites d’extrême-droite, mais aussi des propos racistes, xénophobes, anti-féministes, négationnistes, etc., sur Internet.

C’est effectivement une réalité à laquelle nous nous heurtons tous et sans aucun doute de plus en plus. Mais la question posée est aussi de savoir comment réagir et comment étendre l’initiative, sans être obligé de recourir à la censure ou à l’interdiction.

Il faut effectivement se souvenir de ce qu’affirmaient les protagonistes d’Internet, à l’heure de sa construction. Par exemple le fondateur de Twitter, Ev Williams : « Je pensais que le monde entrerait immédiatement sur le chemin d’un futur meilleur, dès lors que chacun pouvait exprimer son opinion et partager ses idées en public ». Et il ajoute, sous le coup du constat des résultats : insultes, censures réclamées des oeuvres d’art, racisme et pornographie, que : « je me suis trompé ».

À ce titre, l’idée d’intervenir est justifiée.

Quel parti prendre ? Censure, procès, interdiction ? Non. Et d’ailleurs, à qui reviendrait le droit d’interdire ? Aux médias, des entreprises privées ? Pas sûr. Aux États ? A voir.

Plutôt : une mise au banc d’Internet n’est pas souhaitable, si elle ne concerne finalement que les dirigeants de partis. Ceux auxquels il faut parler, ce sont les bloggeurs quotidiens, racistes, mais non militants. Et donc les obliger à la discussion publique. Reconquérir Internet ce serait alors assortir tout propos d’un forum de discussion dans lequel des contre-feux pourraient venir objecter des arguments aux propos haineux.

D’ailleurs, si l’initiative de Jan Böhmermann a effectivement encouragé des réactions positives, il a aussi satisfait l’extrême-droite qui y a gagné en publicité « gratuite ». Pour autant, peut-elle servir de modèle à une élaboration internationale ?

La question est posée, justement.


Il est possible de se confronter autrement encore à ces questions en lisant le dernier numéro (7) de la revue Nectart, portant sur : Comprendre les mutations culturelles et numériques, Deuxième semestre 2018, Éditions de l’Attribut, Toulouse. Un dossier sur un New Deal culturel revient sur l’éducation artistique et culturelle des citoyennes et des citoyens, en Europe. Et relance le projet européen grâce à la mobilisation de forces culturelles. Il y a en France, mais une telle recherche devrait s’accomplir sur tout le territoire européen, une implantation dans toutes les régions de dizaines de lieux de création à caractère public et l’éclosion dans chaque département de foyers de compagnies ou d’ateliers d’artistes, qui font sonner creux le dernier slogan ministériel : La culture près de chez vous, lorsqu’il est restreint à propulser les institutions parisiennes hors de la capitale. Christophe Blandin-Estournet, s’intéresse à la question de l’application des droits culturels pour réaffirmer le droit commun dans « les banlieues ». Les quartiers populaires ont besoin d’être reconnus dans leurs propres usages et leurs cultures diversifiées, et de voir le droit commun se réinstaller sur leurs territoires, via ces droits culturels. La banlieue apparaît ainsi comme un des endroits forts de l’interpellation de la mise en œuvre des droits culturels, si on consent à s’appuyer sur les résidents. Aussi conviendrait-il de multiplier les consultations citoyennes, de se saisir des conflits actifs dans la société, d’instituer des lieux d’échange et de création, s’adressant aux personnes en tant que citoyens et non en tant qu’habitants.

20180308

Culture Europe

La culture refondatrice de l’Europe
Discours de la ministre (française) de la Culture, le 11 – 10 – 2017
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« Le Président de la République a fait de la refondation de l’Europe une priorité de son mandat, une responsabilité pour la France, le devoir de notre génération.

La culture est au cœur de cette refondation. Ciment de l’Europe, elle doit être son premier moteur aujourd’hui. Emmanuel Macron l’a dit à Athènes, réaffirmé à la Sorbonne. Le Premier ministre partage cette détermination et porte cette ambition d’action.

C’est par la culture que l’Europe est née, c’est donc par la culture qu’elle doit être refondée. Si l’Europe des institutions a pu sortir de terre, au siècle dernier, c’est parce qu’une communauté d’esprit, de valeurs, de volontés, de lettres, de langues, de mémoires lui donnait sens. C’est avec cette âme qu’il nous faut renouer. Ce sont les citoyens, avant les institutions, qui pourront porter l’Europe. Nous réveillerons en chacun la conscience européenne qui sommeille. Nous raviverons cette Europe de la culture, pour refonder l’Europe par la culture.

C’est le sens des initiatives que je présenterai aujourd’hui à mes homologues européens, en marge de la Foire du Livre de Francfort dont la France est l’invitée d’honneur. C’est un rendez-vous majeur pour nos auteurs, nos éditeurs. C’est aussi un moment fort pour l’amitié franco-allemande et une occasion de réaffirmer notre engagement commun pour l’Europe.

J’ai décidé d’organiser, dans ce cadre, une rencontre informelle avec plusieurs de mes homologues. Je leur présente aujourd’hui une série de propositions, destinées à nourrir trois principes fondateurs de l’Europe : la protection, la liberté, la solidarité.

La protection, pour favoriser la création. L’Europe de la culture, ce sont d’abord les créateurs et les artistes qui la font vivre. Nous devons assurer la protection de leur modèle de rémunération, bousculé par le numérique. Une directive décisive est en cours de négociation sur le droit d’auteur, un droit qui est né en France et que nous défendrons avec vigueur. Je proposerai à mes homologues la signature d’une déclaration commune d’engagements sur ces sujets dans les semaines à venir. Je présenterai par ailleurs les ambitions de la France en matière de lutte contre le piratage, pour en faire un sujet prioritaire en Europe – j’irai à Bruxelles et à Strasbourg plusieurs fois, d’ici la fin de l’année, pour en discuter avec les commissaires et les parlementaires européens. Parallèlement, je mobiliserai mes homologues autour de la protection du patrimoine, y compris pour lutter contre le trafic illicite de biens culturels. Dans le cadre de l’Année européenne du patrimoine, en 2018, je proposerai un travail de mise en valeur des sites emblématiques de notre histoire commune, qui permette de valoriser et de dynamiser nos territoires. Je mobiliserai également mes homologues dans la perspective des Assises européennes du patrimoine que le Président a appelées de ses vœux.

L'Europe, c’est ensuite la liberté. Pour raviver l’Europe de la culture, nous devons faciliter la circulation des citoyens, des artistes, des professionnels et des œuvres d’un pays à l’autre, autour des lieux culturels. Cette idée porte un nom : l’Erasmus de la culture. Pour commencer à lui donner corps, je proposerai à mes homologues de lancer une expérimentation dès l’an prochain, autour des métiers du patrimoine : des jumelages entre musées pourraient faciliter la mobilité des conservateurs, par exemple. Renforcer la circulation des citoyens, et en particulier de la jeunesse, c’est aussi l’idée du Pass culture européen, que j’ai déjà pu évoquer avec mes homologues italien et espagnol. Dès l’an prochain, la France commencera à mettre en œuvre le Pass culture au niveau national. Je proposerai que nous puissions amorcer en parallèle, dès 2018, une réflexion au niveau européen.

L’Europe, c’est enfin la solidarité. Pour nourrir l’Europe de la culture, je proposerai de renforcer notre politique commune de soutien à la traduction, l’un des premiers supports de la devise de l'Union européenne : « unie dans la diversité ». Je proposerai de mobiliser davantage et mieux les fonds européens en la matière, ainsi que d’inclure la mobilité des traducteurs, dans le cadre de l’Erasmus de la culture. Enfin, je ferai part à mes homologues de ma volonté de soutenir en France les initiatives culturelles nombreuses à destination des réfugiés – cours de langue, activités artistiques, sorties culturelles. Chacun des ministres européens mobilisés sur ce terrain saura qu’il peut compter sur ma solidarité.

Ces initiatives sont les premières d’une longue série. L’Histoire nous enseigne que c’est souvent par petits pas que l’Europe réalise ses plus fermes avancées.

Nous avons aujourd’hui deux choix : « faire l’Europe », comme y appelait Julien Benda, ou la laisser se défaire. Pour nos concitoyens, pour les générations à venir, je choisis de faire l’Europe. Par la culture. »



20180307

Craintes et Culture


Une sociologue des craintes européennes
Interview dans Der Spiegel
Katja Thimm
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Frau Koppetsch, viele Deutsche scheinen sich im eignen Land nicht mehr zu Hause zu fühlen. Warum ist das so ?

Wenn sich die Spielregeln einer Gesellschaft verändern, meinen viele Menschen, ihre Handlungsfähigkeit zu verlieren. Sie spüren, dass ihre Ansichten und Verhaltensmuster nicht mehr zu den neuen Umständen passen, und das nimmt ihren Vertrauen zu sich selbst und in ihre Umgebung. Am Ende fühlen sie sich in ihrem Land nicht mehr geborgen.

Was hat sich denn geändert ?


Zahlreiche Entwicklungen haben eine grössere Zahl von Menschen spürbar verstört. Dazu gehört, dass Gemeinsinn, Aufrichtigkeit, Bescheidenheit und Prinzipientreue heute weniger zählen als Weltgewandheit, unternehmerisches Geschik und Flexibilität. Das wirkt auf viele oberflächlich, und der Eindruck entsteht, dass jeder für sich allein sorgen muss.

Können Sie das konkreter an politischen Entwicklungen festmachen ?


Viele stossen sich daran, dass Flüchtlinge jede Menge Beistand bekämen, ohne etwas dafür geleistet zu haben – während sie selbst sich, wie sie meinen, jeden Tag mit dem überleben abmühen. Andere fühlen sich durch die Homo-Ehe oder das dritte Geschlecht in ihrem Weltbild angegriffen. Die Bundesrepublik war du DDR über Jahrzehnte ein von kleinbürgerlichem Denken gepräges Land. Aber nun scheint eine kosmopolitische Elite lauter seltsame Angebote für alle möglichen Minderheiten zu machen. Angehörige der traditionnellen Mitelschicht fürchten um ihren Platz im System – und zwar nicht nur ökonomisch, sondern kulturell. Aus diesem Gefühl von Heimatlosigkeit erwachsen dann all die Kampfansagen an die etablierte Gesellschaft.


20180306

Theatre europeen

Théâtre(s) d’Europe ?

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Le spectateur européen a déjà eu l’occasion de poser la question de savoir si l’on peut cerner des contours d’un théâtre européen, un théâtre de partage de principes et de fonctionnement. Il faut y revenir plusieurs années plus tard. Frédéric Maurin nous y aide, à partir d’un article publié dans ThéâtrEpublic, Juillet-Septembre 2018, n° 229, p. 79sq.



« Afin d’éloigner le spectre d’une homogénéité réductrice et de manéger l’hétérogénéité des formes d’expression, on opte souvent pour le pluriel dans le nom donné à des associations comme l’Union des théâtres de l’Europe, ou à des festivals tels que Scènes d’Europe (fondé par Ludovic Lagarde à la Comédie de Reims), ou Chantiers d’Europe (créé par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville). À l’occasion de ces manifestations où sont invités différents théâtres, des théâtres différents, des théâtres qui, ensemble, forment le grand théâtre des différences en de l’Europe, celle-ci se découvre dans la non-coïncidence à soi. S’y rejoue ce qui la fonde : la diversité (qui est un fait), et la convergence (qui naît d’une volonté), la pluralité et l’intégration des singularités, mais aussi l’exclusion de ce qui ne peut être incorporé. Toute généalogie de l’Europe atteste de frictions, de clivages et de rejets autant que de greffes et d’emprunts, de phénomènes de brassage et d’absorption, sans que puisse – et c’est heureux – se dégager une essence dotée de déterminations fixes et définitives. Faute d’une essence, reste au moins, peut-être une conscience. [ …]

Si une étymologie possible de l’Europe désigne un regard qui se porte au loin, une vision qui ne s’arrête pas à soi, le théâtre européen ne se laisse sans doute percevoir comme tel, c’est-à-dire au mieux comme une entité nébuleuse – que si, précisément, on le regarde de loin : de Chine, par exemple. Mutatis Mutandis, on subsume pareillement des traditions et des cultures nationales sous la dénomination tout aussi vague de théâtre « asiatique » ou de théâtre « oriental ». […]

Sans doute n’existe-t-il qu’une européanité diffuse, qu’il faut être étranger pour déceler tant chez un être humain, une mentalité ou une attitude que dans un spectacle. Au sein de l’Europe, où se sont malgré tout propagés l’architecture des théâtres à l’italienne et l’art de la mise en scène, où la circulation des artistes, les échanges et les collaborations, les réseaux de production et les pôles émergents de création connaissent une croissance exponentielle, les spécificités esthétiques demeurent la propriété d’individus qui, pour être citoyens européens et ressortissants d’un État membre n’en visent pas moins l’universel. L’Europe a elle-même, au demeurant, longtemps nourri une prétention totalisante et cultivé l’ambition de se poser en modèle pour le monde entier. Mais la globalisation a eu raison de cet eurocentrisme et ouvert d’autres portes : Matthias Langhoff travaille au Burkina Faso, et en Colombie, Arthur Nauzyciel aux États-Unis et en Corée – et combien d’autres au Japon ? En tant que « maîtres du théâtre européen, cependant ? […]

Au théâtre, il incombe donc de résister à l’Europe « en tant qu’entreprise d’homogénéisation forcée », suivant la formule de François Jullien., et de participer activement à l’« hétérogénéisation nécessaire » qui ne saurait échoir que comme une logique de l’Histoire. Cette hétérogénéisation donne à l’art sa raison d’être, et au théâtre sa vocation d’adopter une posture critique à l’égard de l’uniformisation comme de la sécession, de l’universalité comme des particularismes, afin d’œuvrer à une authentique réflexion sur le commun de l’histoire, en particulier de l’histoire européenne. »









20180305

La Grande Illusion

L’Europe en laboratoire : La grande Illusion
Elliott Covrigaru
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Réalisé par Jean Renoir et sorti en 1937, La grande illusion retrace l’histoire d’officiers Français retenus prisonniers dans un camp allemand, en 1916, avec en tête d’affiche : Jean Gabin, Pierre Fresnay, Éric Von Stroheim, entre autres. Le film devient rapidement un véritable succès critique et commercial. Loin de porter un regard manichéen sur son sujet, Renoir se permet de pacifier les relations entre les geôliers (les Allemands) et les captifs (les Français), non sans oublier de l’étendre, dans une certaine mesure, aux Russes et aux Anglais. Si le film met parfaitement en scène la promotion d’une harmonie entre les peuples et démontre l’absurdité de la guerre, il serait insuffisant de le « réduire » à cela. Il n’y a qu’à se pencher sur les différentes analyses dont il a été l’objet, face aux rythmes des périodes historiques et aux divergences culturelles, pour l’apercevoir. 

De la difficulté des contextes

Travailler à l’analyse de La grande illusion, c’est d’abord examiner son contexte historique. Et celui-ci est particulièrement délicat à appréhender tant l’histoire dans le film rentre en tension avec l’histoire du film, l’ensemble étant mis en perspective par l’Histoire en général. Si l’œuvre d’art ne représente pas le monde tel qu’il est mais comme il peut se voir, alors La grande illusion complexifie l’étude en introduisant le regard d’un français de 1936 sur l’année 1916, lequel est sous-tendu par l’ombre d’une nouvelle guerre à venir dont Renoir semble être parfaitement conscient. À cela il convient d’ajouter la perspective de 2018, à l’heure des remises en causes européennes, et de la montée des populismes.
Par conséquent, Renoir ne réalise pas, à proprement parler, un film sur son époque, mais bien un regard de son époque sur l’année 1916 dans un camp de prisonniers allemand. Il est crucial de le rappeler, car le réalisateur (et le recul dont il dispose) joue volontiers de certains anachronismes afin de mieux défendre son propos comme en témoigne ce dernier échange entre Rozenthal et Maréchal en toute fin de film : 
-          Maréchal : « Faut bien qu’on la finisse cette putain de guerre [1ère Guerre Mondiale], en espérant que c’est la dernière ». Maréchal incarne l’espoir (partagé par bon nombre) de l’année 1916 de voir cesser les conflits pour de bon. Renoir tempère cela par l’intermédiaire de Rozenthal ;
-          Rozenthal : « Mon pauvre, tu te fais des illusions » (d’où serait tiré le nom du film). Le personnage n’aurait aucune raison de ne pas partager l’espoir naissant de Maréchal, mais Renoir l’utilise comme un (son ?) porte-parole lucide de la fin des années 30. Ce pessimisme prend tout son sens quand on sait que Rozenthal est…juif, naturalisé français et, clin d’œil de l’histoire, né à Vienne… C’est bien cette difficulté que Renoir entreprend de surmonter : calquer certains éléments de son époque sur l’année 1916 afin de mieux critiquer ce qui est à venir, tout en laissant traîner, l’air de rien, l’idée de quelque chose de commun.
Chacun y trouve son compte
Paradoxalement, et malgré les censures sous l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, jamais un film n’aura rassemblé autant les peuples et les politiques. À sa sortie, en 1937, la presse de tous bords est conquise et pour cause, chacun voit midi à sa porte.
La scène durant laquelle les soldats français chantent La Marseillaise devant les soldats allemands est saluée par la presse patriotique. Le personnage du juif Rozenthal donne du grain à moudre aux Ligues antisémites. L’antimilitarisme et la lutte des classes enchantent la gauche française. De plus, ni l’Allemand, ni l’Anglais, ni le Russe n’incarnent l’axe du mal, bien au contraire. Sans tomber dans la démagogie, c’est, paradoxalement, en vertu de ces qualités que chacune des idéologies mentionnées ci-dessus y voit ses défauts. Les raisons d’aimer des uns deviennent très vite les raisons de critiquer des autres.
Afin de complexifier l’affaire, les personnages sont soumis à l’analyse et aux mouvements de l’Histoire. Pour le comprendre, il suffit de se plonger dans les dates de sortie du film. La première copie date de 1937, et selon son bord politique, le juif Rozenthal est tantôt défini comme le seul personnage riche, recevant des colis, se vantant de ses biens ; tantôt représenté comme celui qui partage tout ce qu’il reçoit. Mais c’est pour d’autres raisons qu’il est considéré par Goebbels comme « l’ennemis cinématographique numéro 1 », le régime nazi ne supportant pas l’idée qu’une jeune Allemande tombe dans les bras d’un prisonnier français. En privé, le chef de la propagande nazie aurait reconnu la qualité du film.
Renoir s’expatrie à New York en 1940, où le film gagne le prix du meilleur film étranger. Roosevelt, en personne, ira de son éloge : « Tous les démocrates du monde doivent connaître ce film ». Entre temps, en France le négatif du film disparaît, La grande illusion est interdite par l’occupant. À la fin de la guerre on s’empresse de ressortir les films censurés sous l’Occupation. La grande illusion suscite le débat. Certains se montrent réticents. Le 24 août 1945, Georges Huisman, président de la Commission de contrôle des films déclare : « Si demain, on me présente « La grande illusion », je serai forcé la mort dans l’âme de l’interdire, car il serait indécent de montrer ce film à un public parmi lequel il peut y avoir des rapatriés de Buchenwald et de Ravensbruck ». Les débats autour du film sont passionnés. Le film souffre de demandes de censures récurrentes, accusé de complaisance avec le régime nazi - confondant au passage l’Allemand avec le Nazi ; certains dénoncent un film « raciste » à travers la peinture de Rozenthal, personnage qui ne cesse de faire couler beaucoup d’encre.
Une double peine pour le film ? Pas vraiment. Le film sort tout de même en 1945 et bat des records d’audience. Trois coupes, autorisées par Renoir et dirigées par Spaak (l’auteur) voient le jour. Elles traitent principalement de la cordialité Franco-Allemande. Coupes qui ne travestiraient pas le fond du message à en croire Claude Lellouche : « [En 1947] Le film m’avait d’autant plus troublé qu’il présentait pour la première fois les Allemands comme des « gentlemen » alors qu’ils étaient évidemment les « méchants » de l’histoire ». 

La culture de classes et la culture des nations

Commence alors la longue période de reconstitution du film entre 1950 et 1958, date à laquelle il ressort à Paris. Enfin le débat autour du film se recentre sur le propos de Renoir si souvent mis de côté par les contextes historiques, ici résumé par André Bazin (et partagé par François Truffaut) : « Les hommes sont moins séparés par les brouilles verticales du nationalisme que par le clivage horizontal des cultures, des races, des classes, des professions, etc. De ces divisions horizontales, il en est une à laquelle « La grande Illusion » fait un sort privilégié, c’est l’opposition peuple-noblesse ».
Le personnage de Boeldieu est plus proche, culturellement, du commandant Allemand Von Rauffenstein que de son compatriote Français Maréchal. Les deux officiers ont conscience d’un devoir qui transcende les frontières. Ainsi quand l’Allemand tire sur le Français, celui-ci susurre avant de mourir « le devoir c’est le devoir, j’en aurai fait autant ». Les deux personnages issus de la noblesse se savent en sursis dans un monde en pleine transformation. Tandis que, le prolétaire Maréchal ne cesse de recourir aux différences entre lui et Boeldieu (pourtant son ami) dans la façon de mourir, des maladies qu’ils attrapent, du tabac qu’ils fument…
Lors de sa nouvelle sortie en 1958, Renoir, pour l’occasion, y ajoute un préambule dont voici un extrait : « J’insiste sur l’authenticité des faits relatés dans La grande illusion, mais certaines scènes surtout celles décrivant les rapports des Français et des Allemands peuvent surprendre. C’est qu’en 1914, il n’y avait pas encore eu Hitler au pouvoir. Il n’y avait pas eu les nazis qui ont presque réussi à faire oublier que les Allemands sont aussi des êtres humains. » Le film ressortira en 1972, dans la version de 1958. Histoire de remettre l’histoire à sa place.
Il est indispensable de penser « Renoir, le cinéaste » en relation avec son engagement politique. Les deux films sortis en 1938 : La Marseillaise et La bête humaine confirment cette idée. Communiste, il n’a cessé de vouloir entreprendre des œuvres à portée politique. Renoir n’a jamais cessé de considérer son film comme une œuvre sur la relation entre les peuples et l’inutilité de la guerre, mais l’histoire du film dans l’Histoire démontre que la véritable lutte (des classes) a été trop souvent passée sous silence.
Ainsi, la subtilité de Renoir est de faire passer un message qui joue sur une distinction de termes. Car s’il valorise la paix des nations, ce n’est pas pour céder à l’utopie d’un « calme » éternel, mais bien pour engager la seule véritable lutte qui importe : la lutte des classes. La guerre, dans son ampleur et son inutilité fondamentale, masque les véritables enjeux sociaux communs à tous les peuples ; européens dans ce cas-là. Le message du film devient alors plus paradoxal : Faire la paix, réunir les (!) peuples, pour mieux préparer la lutte. Loin de tout angélisme. 

Pourquoi l’Europe ?

Le débat sur le sentiment qu’engendre le film continue de faire rage.
Film pessimiste ? Le long métrage se termine avec la perspective d’une nouvelle guerre à venir. Cette fameuse grande illusion que cette guerre [La guerre 14-18] serait la dernière, comme l’analyse François Truffaut.
Un film optimiste, voir naïf ? Force est de constater que le film valorise l’amitié entre les peuples, et promeut l’inutilité des frontières qui séparent les hommes et les cultures artificiellement. C’est bien un des débats qui se satellite autour du film.
Néanmoins les propositions ne sont pas exclusives voire parfaitement conciliables.
Comme étudié ci-dessus, le film se distingue par sa capacité à jouer sur les anachronismes. Renoir les pousse encore plus loin puisqu’il entreprend à 2 ans d’une nouvelle guerre mondiale de rêver d’un continent Européen sans frontière, d’une culture commune, bref de l’Europe.
Jamais ce mot n’est prononcé. Jamais ce n’est clairement évoqué. C’est à peine sous-entendu.
Cela semble encore trop lointain, trop ambitieux. Renoir est bien trop conscient de son époque pour céder aux sirènes des utopies naïves. Le message est construit plus habilement.
Par les liens qu’entretiennent les prisonniers de différentes nationalités entre eux, le réalisateur nous montre que quelque chose est possible. Il existe des bases pour pouvoir créer ensemble, cette chose, cette communauté, qui abolirait les frontières et mettrait un terme à cette absurdité qu’est la guerre. Rien n’est donné, tout doit être construit - autour d’un axe franco-allemand qui plus est ne va pas de soi. L’homme doit reprendre sa place au sein d’une Histoire qui pense la guerre comme son seul moteur alors qu’elle ne fait que contredire la véritable dynamique sociale des hommes. Reprenant une conception de l’histoire propre à Marx et Engels, celle du matérialisme historique, le film est un conditionnel. Renoir ne nous raconte pas « ce qui était », version fantasmée d’un passé inexistant. Il ne filme pas « ce qui est » pour des raisons évoquées plus haut. Et il ne s’occupe pas non plus de « ce qui sera », il ne se pose jamais en tant que prophète. « Voilà ce qui pourrait être » semble-t-il nous dire. Un monde dans lequel les peuples européens ne se haïraient pas, tout en étant de cultures différentes.
Si le réalisateur expose les conditions de possibilités humaines, il n’en est pas moins lucide sur son propre propos. Oui quelque chose est possible, mais non ce n’est pas pour maintenant. La grande Illusion est avant tout l’histoire de prisonniers français qui tentent de s’échapper d’un camp Allemand. Même s’il existe une certaine cordialité, le lien geôlier/prisonnier existe néanmoins. Les relations ne sont pas pacifiées en tant de guerre, car le sens du devoir qu’elle implique prévaut sur les relations humaines. Et même si Maréchal et Rozenthal finissent par s’échapper, ils sont condamnés à errer pour retrouver un endroit sûr. En 1918, au vu des conséquences de la Première Guerre Mondiale, et en 1937 dans la perspective de la Deuxième, l’idée Européenne – soutenue par un axe franco-allemand – est souhaitable, mais inaccessible en l’état et Renoir le sait.
La grande illusion prend donc la forme d’une « expérience Européenne » en laboratoire dont le résultat a logiquement échoué mais dont les composants laissent entendre un possible succès dans le futur.




20180304

Mensonge de la finance


Le mensonge de la finance
Jean-François Sigrist
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Simulation du climat © Los Alamos National Laboratory, 2018

Il est urgent d’inventer des indicateurs non financiers afin de retrouver le sens de la mesure économique… et ne pas désespérer l’humanité face aux défis sociétaux et environnementaux des années à venir. Telle est la thèse défendue par le mathématicien et économiste Nicolas Bouleau dans son dernier ouvrage Le Mensonge de la finance (Éditions de l’Atelier, 2018). Il y analyse lucidement l’état du système financier actuel… et la contribution des mathématiques à sa construction. Lecture d’un ouvrage salutaire.

En 1891, Émile Zola publie L’Argent, antépénultième tome de sa fresque littéraire. Esprit d’entreprise et manœuvres politiques, entrepreneur contre spéculateur, jeux de pouvoir et de communication : l’argent n’a pas d’odeur et fait le bonheur… de certains. Zola peint l’argent comme un moyen, celui de réaliser les rêves des visionnaires ou d’enfermer ses harpagons dans un cauchemar, chacun lui donnant son sens par ses actions.

L’histoire du banquier Saccard illustre à certains égards les mots de John Manyard Keynes :

« La bourse est le lieu du jeu entre des entrepreneurs qui pensent au long terme et les spéculateurs qui cherchent le gain immédiat par des prises de position psychologiques qui s’apparente à des concours de beauté où il s’agit de deviner le candidat ou la candidate qui aura le plus de suffrage… »

C’est avec la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, publiée dix ans après la crise de 1929, que le mathématicien et économiste Nicolas Bouleau ouvre l’essai qu’il consacre aux mathématiques financières. Le monde économique et financier a changé en profondeur depuis Zola et Keynes. Le chercheur explique comment la mathématisation des finances y a contribué… et quelles sont ses limites.
La mécanique de l’argent

« Equilibre » entre l’offre et la demande, « dynamique » des cours : à certains égards, l’économie classique s’est construite dans le sillage de la mécanique classique, à laquelle elle emprunte son vocabulaire – et une partie du formalisme mathématique contribuant à mettre en équation le mouvement de l’argent.

Dans un ouvrage de vulgarisation et de réflexion personnelle sur l’économie, Bernard Marris mettait en évidence les limites de cette analogie à laquelle les économistes classiques nous ont habitués (Anti-manuel d’économie, Bréal, 2003, 2006). Il explique que la science économique diffère de la science physique. Cette dernière met au jour des modèles mathématiques expliquant comment « les réalités physiques » s’imposent à nous.

Le monde physique appelle par exemple en permanence à la réalité les rêves des ingénieurs. Les objets qu’ils conçoivent partent des contraintes du réel et passent l’épreuve de l’opérationnel. Lorsque des projets d’ingénierie, parfois extrêmement coûteux, se heurtent aux réalités incarnées par des impasses techniques, des ressources économiques rares ou une rentabilité financière jugée insuffisante, il appartient aux industriels et aux États qui en sont à l’origine d’en tirer des leçons… ce qu’ils font parfois (Nicolas Chevassus-au-Louis, Un iceberg dans mon whisky : quand la technologie dérape, Seuil, 2015).

Procédons-nous réellement de même avec l’ingénierie financière ? Renonçons-nous facilement à des orientations économiques lorsque les réalités sociales et environnementales montrent qu’elles conduisent à plus d’instabilité – et font peser un risque sur notre avenir ? Questionnons-nous les logiques financières exigeant la rentabilité constante et élevée des capitaux investis, alors que nous vivons dans un monde essentiellement dynamique, interconnecté et limité et que le rythme qu’elle impose est insoutenable ?

Une économie devenue probabiliste ?

Nicolas Bouleau est aujourd’hui l’un de ceux qui engagent ce questionnement. Il explique comment la finance actuelle se fonde sur des mathématiques de haut niveau technique. Elles sont issues des travaux de mathématiciens, entamés à la fin des années 1970 dans le but de formaliser le calcul stochastique. Décrivant l’incertain et l’aléa, ce dernier trouve par exemple des applications en physique statistique pour le mouvement brownien, celui des atomes de gaz. Ces avancées théoriques ont intéressé le domaine financier au début des années 2000. Il s’’en est emparé et les a nourries en retour , proposant de nouvelles questions aux mathématiciens.

Cette révolution intellectuelle est tout aussi importante pour l’économique que celle qu’a vécu au début du siècle dernier la mécanique avec l’émergence de la théorie quantique. Fondée sur des concepts mathématiques développés initialement à d’autres fins que la modélisation physique, la mécanique quantique a permis de percer certaines énigmes de l’infiniment petit. Elle a contribué à prédire des phénomènes dont l’observation a été réalisée de longues décennies après leur conceptualisation – par exemple le célèbre « Boson de Higgs ». Avec les étrangetés physiques qu’elle établit, comme la fameuse intrication, la mécanique quantique invite à de nouvelles conceptions du monde… et contribue à des innovations techniques, des lasers d’hier aux ordinateurs de demain.

Les mathématiques financières ont joué un rôle similaire en économie. Le calcul stochastique fournit un cadre de conceptualisation à de nouvelles pratiques financières, renforcées par des algorithmes de collecte, d’analyse et de traitement de données toujours plus performants (Mokrane Bouzeghoub, Rémy Mossery, Les Big-Data à découvert, CNRS Editions, 2017). Rendant caducs les modèles d’équilibre, elles ont fait entrer la finance dans une logique dont il convient d’évaluer les effets. Le prix du marché sensé résulter du croisement la courbe et de demande est devenu obsolète. La volatilité des cours sert une spéculation en roue libre… avec un pouvoir de déstabilisation des marchés incarnés par les flash-crash – mini-effondrements aux maxi-conséquences ?

Nano-profits, macro-pertes

Afin d’être optimal, le système actuel a besoin d’un constant moins-disant social et environnemental, et engendre un accroissement sans précédent des inégalités (Thomas Piketti, Le Capital au XXIème siècle, Seuil, 2013), sans parler de l’épuisement des ressources planétaires.

« L’agitation désordonnée des cours va jouer un rôle grandissant (…) Cette volatilité est inévitable et ses conséquences ont été largement sous estimées par les économistes. Elle traduit l’incertitude sur l’avenir et elle va augmenter. Elle est comme le brouillard qui dissimule le ‘signal-prix’. Les agents économiques ne sont pas incités à renoncer à la surconsommation des ressources. C’est là le grand mensonge de la finance. (…) La dégradation de l’environnement et de l’organisation sociale est en dehors de ce que voit la finance (qui) est un très mauvais instrument de pilotage »

La concurrence des systèmes sociaux à l’échelle international dont a besoin une croissance sans limite est relayé par des politiques ultra-libérales impactant l’ensemble des organisations du travail. Elle obère de nombreuses opportunités d’entreprendre – c’est-à-dire de développer une vision de long terme et de se donner les moyens d’y parvenir collectivement.

Avec l’opacité des données financières, le « signal-prix de la planète » est perturbé : il devient quasiment impossible de réaliser des choix rationnels et de prendre des décisions utiles à l’économie planétaire – par exemple sur les matières premières.


Pour une économie scientifique et politique

Partant du principe que la finance est de nos jours incontournable, Nicolas Bouleau propose d’utiliser ses données de façon scientifique et politique.

« La finance est là, admise par un nombre de responsables actifs, protégée par nombre d’institutions privées, publiques et internationale. L’urgent est de montrer ce qu’elle peut faire et ne peut pas faire… »

Le constat est implacable : les marchés financiers ne peuvent pas répondre aux attentes des économistes et dissimulent la dégradation de la planète. Ils restent cependant des marchés, dépendant de décisions humaines.

« Les marchés financiers sont des marchés. Cela veut dire qu’ils traduisent des opinions. Et aucun algorithme ne peut remplacer (l’humain) dans cette fonction. »

Afin de se défaire de leur emprise actuelle  sur nos vies, Nicolas Bouleau fait le pari de l’humain : celui de renouveler la science économique à l’heure de la sciences des données. Une nouvelle démarche scientifique construite par des humains dans le but de disposer d’indicateurs non financiers bénéficiant aux décisions collectives.

I have a dream

Orienté vers un profit à court terme sans rapport avec les réalités des ressources disponibles, du rythme de développement des entreprises et du temps que les humains consacrent au travail, le virtuel financier prive l’humanité de la possibilité de comprendre les données reflétant l’état écologique et économique du monde. La finance dérégulée, servie par des instruments mathématiques dont la complexité est maîtrisée par une minorité, ne permet pas de prendre des décisions éclairées afin d’orienter notre économie, globalisée et interconnectée, vers les défis auxquels les humains doivent apporter une réponse au XXIème siècle.

John Maynard Keynes était aussi un idéaliste ; Bernard Marris racontait son rêve d’économiste :

« Lorsque l'économie et les économistes auront disparu, ou du moins auront rejoint l'arrière plan, auront aussi disparu le travail sans fin, la servitude volontaire et l'exploitation des humains. Régneront alors l'art, le temps choisi, la liberté… »

La réflexion et la proposition de Nicolas Bouleau invitent les citoyens et les décideurs à reprendre la main sur un système devenu littéralement fou. Mettre la finance actuelle à l’arrière plan, si ce n’est pour réaliser un rêve… au moins afin d’éviter le cauchemar annoncé ?

Nicolas Bouleau. Le Mensonge de la finance. Les mathématiques, le signal-prix et la planète. Les Editions de l’Atelier, 2018 (220 pages, 20€).