20140204

Editorial

This global pledge was organized by an independent international group of authors - Juli Zeh, Ilija Trojanow, Eva Menasse, Janne Teller, Priya Basil, Isabel Cole, and Josef Haslinger. On Dec 10 it is published in 30 news papers all around the world: In recent months, the extent of mass surveillance has become common knowledge. With a few clicks of the mouse the state can access your mobile device, your e-mail, your social networking and Internet searches. It can follow your political leanings and activities and, in partnership with Internet corporations, it collects and stores your data, and thus can predict your consumption and behaviour. The basic pillar of democracy is the inviolable integrity of the individual. Human integrity extends beyond the physical body. In their thoughts and in their personal environments and communications, all humans have the right to remain unobserved and unmolested. This fundamental human right has been rendered null and void through abuse of technological developments by states and corporations for mass surveillance purposes. A person under surveillance is no longer free; a society under surveillance is no longer a democracy. To maintain any validity, our democratic rights must apply in virtual as in real space.

* Surveillance violates the private sphere and compromises freedom of thought and opinion.

* Mass surveillance treats every citizen as a potential suspect. It overturns one of our historical triumphs, the presumption of innocence.

* Surveillance makes the individual transparent, while the state and the corporation operate in secret. As we have seen, this power is being systemically abused.

* Surveillance is theft. This data is not public property: it belongs to us. When it is used to predict our behaviour, we are robbed of something else: the principle of free will crucial to democratic liberty.

20140203

Manifest

Writers against mass surveillance
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A group of writers from around the world, including Nobel laureates, have signed onto a petition calling on the world's governments to limit online surveillance. I was honored to be asked to be among the initial signatories, in good company with the likes of Margaret Atwood, Don DeLillo, Martin Amis, Günter Grass, Pico Ayer, Will Self, Irvine Welsh, Jeanette Winterson, Lionel Shriver, Paul Auster, Dave Eggers, Jonathan Lethem, and many, many others. The petition is now open for your signature in support of a set of simple, important core principles:

WE DEMAND THE RIGHT for all people to determine, as democratic citizens, to what extent their personal data may be legally collected, stored and processed, and by whom; to obtain information on where their data is stored and how it is being used; to obtain the deletion of their data if it has been illegally collected and stored.

WE CALL ON ALL STATES AND CORPORATIONS to respect these rights.

WE CALL ON ALL CITIZENS to stand up and defend these rights.

WE CALL ON THE UNITED NATIONS to acknowledge the central importance of protecting civil rights in the digital age, and to create an International Bill of Digital Rights.

WE CALL ON GOVERNMENTS to sign and adhere to such a convention. 
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20140202

Manifest


Gegen Ausspähung
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Mit einem offenen Brief wollte die Schriftstellerin Juli Zeh, und namhafte Autoren eine Petition anschlossen. Sie stieß eine initiative an :

Writters against Mass Surveillance.
Eine global ausgerichtete Kampagne war ihr Ziel, so weltumfassend wie die systematische Massenüberwachung durch Geheimdienste.

Am 10 Dezember präsentiert sie mit Kollegen unter anderem aus Großbritanien, Österreich und Dänemark das Resultat. Mehr als 560 Schriftsteller aus 81 Ländern haben sich bereits dem Appel angeschlossen. Die Liste der Unterzeichner liest sich wie ein Who’s Who : Orhan Pamuk, J .-M. Coetzee, Don DeLillo, T. C. Boyle, um nur einige Namen zu nennen.

« Ein Mensch unter Beobachtung ist niemals frei ; und eine Gesellschaft unter ständiger Beobachtung ist keine Demokratie mehr ».

« Jeder Bürger das Recht haben muss, mitzuentscheiden, welche seine personnlichen Daten gespeichert, gesammelt und verarbeitet werden und von wem ».

« Schließlich hätten alle Meschen das Recht, in ihrem Briefen und Gesprächen frei und unbeobachtet zu bleiben ».
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20140201

Lettre


Lettre ouverte de l'Observatoire de la liberté de création contre la censure, aux actes !
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Il y a eu, en 2000, Présumés innocents, exposition au CAPC de Bordeaux dont les commissaires ont été poursuivies, a posteriori, au pénal, par une association s’occupant de rechercher les enfants disparus, la Mouette. La procédure a fini par un non-lieu, de nombreuses années après, mais elle a marqué les esprits et le retour de l’ordre moral qui n’a fait que s’aggraver ces dernières années.

En 2010, Le Baiser de la Lune, film d’animation de Sébastien Watel, montrait un poisson-lune qui aimait un poisson-chat. Il devait être diffusé à l’école dans le cadre d’une campagne de prévention contre les discriminations, mais le ministre de l’éducation nationale, Luc Chatel, l’a interdit. Christine Boutin, sous couvert de son parti chrétien, soutint que ce film privait les enfants « des repères les plus fondamentaux que sont la différence des sexes et la dimension structurante pour chacun de l’altérité ». Prévenir contre l’homophobie serait faire de l’idéologie.

En avril 2011, Immersion (Piss Christ) et Sœur Jeanne Myriam, deux œuvres d’Andres Serrano, furent vandalisées à la Collection Lambert d’Avignon à la suite d’une manifestation conduite par Civitas. Certains évêques s’étaient joints aux intégristes dans la dénonciation d’un prétendu blasphème.

Quelques mois plus tard, des représentations de la pièce Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci, furent empêchées par des catholiques intégristes. Il a fallu que la police protège les théâtres, comme ce fut le cas ensuite pour la pièce Golgota Picnic, de Rodrigo Garcia. Le porte-parole de la Conférence des évêques dénonçait ces deux spectacles sans les avoir vus, encourageant ainsi les manifestants.

Le 21 novembre 2013, le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine a été condamné pour la présentation des œuvres d’Éric Pougeau dans l'exposition Infamilles à la demande de l’AGRIF, une association « pour le respect de l’identité française et chrétienne », sur le fondement de l’article 227-24 du Code pénal, dont l’Observatoire de la liberté de création demande la modification depuis 2003 (voir manifeste ci-joint). Les œuvres incriminées sont considérées par la justice comme violentes à l’égard des mineurs, et portant gravement atteinte à la dignité humaine. C’est la première fois qu’une exposition est condamnée judiciairement sur ce fondement. La cour d’appel est saisie.

En février 2014, le film Tomboy, de Céline Sciamma, a été attaqué par Civitas qui demande son retrait du dispositif d’éducation artistique « École et cinéma », et a cherché à s’opposer à sa diffusion sur Arte. Une candidate du FN à La Roche-sur-Yon dénonce Tragédie, spectacle chorégraphique d’Olivier Dubois, jugé « décadent » pour cause de nudité. Tous à poil !, livre de Claire Franek et Marc Daniau, est vilipendé au même moment par Jean-François Copé au nom du « respect de l’autorité ».


Les 28 janvier et 5 février 2014, sont remis en cause les visas d’exploitation du film Nymphomaniac Volume I et Volume II de Lars von Trier, par deux décisions du juge des référés du tribunal administratif de Paris. La délivrance de ces visas par la ministre de la Culture s’était pourtant appuyée sur une consultation de la Commission de classification. Le juge des référés est, par définition, seul. Il visionne et juge le film, seul. Et son jugement donne raison à une association (Promouvoir) dont le but est clairement confessionnel (« la promotion des valeurs judéo-chrétiennes, dans tous les domaines de la vie sociale ») et qui développe une stratégie d’actions contentieuses, administratives et pénales, contre les films et les livres, depuis 20 ans.

Les visas critiqués ont été délivrés par la ministre de la Culture après avis collégial d’une commission présidée par un conseiller d'État, nommé par décret, et composée de fonctionnaires représentant les ministères concernés par la protection de l'enfance et de l'adolescence, de professionnels, d’experts, dont des représentants de l'Union nationale des associations familiales (UNAF) et du Défenseur des enfants. Le film est désormais interdit aux moins de 16 ans (Volume I), et 18 ans (Volume II). Avec des conséquences lourdes sur sa diffusion, dont la portée est loin de ne concerner que les mineurs prétendument protégés par de telles mesures.

Le 20 février, le même juge des référés déboute l’association Promouvoir qui prétendait faire casser le visa du film La vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche (interdit au moins de 12 ans), en faveur d’une interdiction aux moins de 18 ans. Le juge des référés ne répond pas favorablement, uniquement parce que l’association s’y est prise trop tard, ce qui laisse présager de la suite.

Il y a encore l'artiste Steven Cohen, arrêté en septembre 2013 au Trocadéro en pleine performance, pour cause « d’exhibition sexuelle », car il était partiellement nu, par les policiers du commissariat de la Faisanderie, proche du bois de Boulogne. Il sera jugé par le tribunal correctionnel de Paris, le 24 mars prochain, à la demande du parquet.

Il y a les pressions, exercées par des mouvements extrémistes, sur les bibliothèques pour censurer tel ou tel ouvrage, jugé par eux immoral ou scandaleux, demandant des comptes sur les politiques d’achat, de consultation et de prêt.

Il y a les mêmes anathèmes, lancés sur les manuels et les bibliothèques scolaires, les enseignants et les éducateurs, au nom d’un ordre moral qui ne s’autorise que de lui-même ou d’une rumeur autour d’une « théorie du genre », prétendument enseignée à l’école. Et cette fois, sont rassemblés les fondamentalistes de toutes les religions.

Ce n’est évidemment pas fini.

Ces faits devenus réguliers ont plusieurs caractéristiques communes alarmantes. Quelques groupes, très actifs et organisés en réseau, se sont érigés en arbitres et en gardiens des bonnes mœurs, selon des principes le plus souvent empruntés à l’ordre du religieux et de la morale. Ils s’attaquent à l’art et tentent d’empêcher la diffusion des œuvres qui leur déplaisent par tous les moyens : intimidation, rumeur, action violente... Les musées, les lieux d’exposition, les cinémas, les théâtres, les bibliothèques et les écoles, tous les lieux publics de culture et de connaissance sont devenus leur cible.

Or nous vivons dans une république démocratique et laïque. Il est temps de rappeler que la culture et l’éducation fondent notre pacte républicain, autour des valeurs de diversité, de tolérance et de dialogue. Le débat sur les œuvres est légitime et sain, chaque avis est respectable, mais rien ne justifie l'action violente. Une œuvre qui respecte ce pacte ne peut faire l’objet d’aucune censure ni d’aucune forme de pression dictée par des minorités agissant au nom de principes communautaristes, ou d’arguments idéologiques, religieux ou moraux.

Le travail des auteurs, des artistes et des interprètes n’est jamais de dire une vérité unique. Une œuvre est une représentation, une fiction qui permet d’exprimer une vision du monde, et cette vision est et doit rester libre. La diffusion des œuvres ne doit pas être entravée par ceux qui n’en ont qu’une vision étroite, injuste ou déformée, et demandent une censure, parfois sans même voir, regarder ou entendre. Ce qui est en cause, ici, c’est le jugement que chacun peut faire librement des œuvres qui lui sont données à voir ou à entendre. Ce n'est pas seulement la liberté des créateurs que nous défendons, mais c'est aussi celle du spectateur. La censure porte atteinte à ce qui donne à chacun l'occasion d’exercer son intelligence et de questionner son rapport à l’autre ou au monde. Il s’agit de défendre l’expérience offerte à tous de la pensée et de la sensibilité, contre toute forme de puritanisme ou de catéchisme de la haine. Il ne faut pas laisser vaincre ceux qui tentent d’anéantir ce qui est un principe de toute vie démocratique. Si l’œuvre est polémique, elle requiert un débat, pas une interdiction.

Il est très préoccupant que l’Observatoire de la liberté de création ait à rappeler ces évidences. Il dénonce, depuis plus de dix ans, le dispositif légal qui permet aux associations d’agir contre les œuvres au nom de la protection de l’enfance, alors qu’elles n’ont aucun titre à le faire. Il dénonce les dispositions légales qui sont fort mal rédigées, et qui permettent des sanctions pénales contre les œuvres pour des motifs touchant à la morale.

Pendant sa campagne électorale, le candidat François Hollande s’est publiquement engagé auprès de l’Observatoire de la liberté de création, le 2 mai 2012, à « revoir profondément la législation en vigueur », dénonçant les attaques et remises en cause de manifestations artistiques, et affirmant qu’il convient de faire « cesser » «les poursuites contre des commissaires d’exposition ou l’autocensure des élus ».

Il est temps de passer aux actes.

Nous en appelons solennellement au président de la République, au gouvernement et aux parlementaires, pour procéder aux modifications législatives qui s’imposent, afin de garantir la liberté de création et de diffusion des œuvres, et modifier le code pénal.

Nous en appelons aux plus hautes instances de l’État, mais aussi aux élus locaux, pour protéger, autant de fois qu’il sera nécessaire, les œuvres, les artistes et les lieux de connaissance et de culture, par la garantie réaffirmée de la liberté de création et de diffusion des œuvres.


Membres de l’Observatoire :
- la Fédération des salons et fêtes du livre de jeunesse ;
- le Syndicat des artistes plasticiens (Snap – CGT) ;
- l’association des Auteurs-réalisateurs-producteurs (ARP) ;
- le Cipac – Fédération des professionnels de l’art contemporain ;
- la Ligue de l’enseignement ;
- la Ligue des droits de l’Homme (LDH) ;
- l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID) ;
- la section française de l’Association internationale des critiques d’art (AICA – France) ;
- le Groupe 25 images ;
- le Syndicat français des artistes interprètes (SFA) ;
- la Société des gens de lettre (SGDL) ;
- la Société des réalisateurs de films (SRF) ;
- le Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC).


Organisations signataires :
- l’Association des directrices et directeurs de bibliothèques municipales et de groupements intercommunaux des villes de France (ADBGV) ;
- le Syndicat des distributeurs indépendants (SDI) ;
- l'Union des photographes professionnels-auteurs (UPP) ;
- le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (SYNDEAC) ;
- l'Association des auteurs réalisateurs du sud-est (AARSE) ;
- le Syndicat des professionnels de l'industrie de l'audiovisuel et du cinéma (SIPAC – CGT).

20140104

Editorial


            Le Spectateur européen souhaite tout d’abord à tous ses lecteurs une bonne et chaleureuse année 2014.

            En 2006, le film du réalisateur allemand Florian Henckel Von Donnersmarck, La vie des autres, a fait sensation, bien au-delà du rôle principal longtemps célébré. Pourquoi cette sensation : parce que la dissection de la mécanique de la surveillance de la Stasi, la police secrète de l'ancienne République démocratique allemande (RDA), se trouvait mise en public. Le surveillant secret se trouvait mis sous les yeux du public. Non seulement on se rendait compte visuellement et auditivement de l’état de surveillance possible des citoyens, mais encore la surveillance se trouvait rendue visible par le film.
            C’est à un geste de ce type que l’agent américain Edward Snowden vient de nous faire assister. En rendant publiques les pratiques de la NSA (National Security Agency), il a inversé l'ordre du visible, ainsi que le précise André Rouillé, dans un éditorial de Paris Art (sur le Net) : « cette machine à regarder sans être vu s'est subitement retrouvée la cible de tous les regards ».
Cette inversion est foncièrement politique, nul n’en doute. Est-elle efficace, l’avenir nous le dira. Entendons par là que les citoyennes et les citoyens européens doivent passer maintenant :
- Du soupçon et du pressentiment que l'on pouvait éprouver d'être secrètement en permanence observé, surveillé et contrôlé ;
            - A l’indignation face à la réalité prouvée de la collecte assidue et illégale de micro-savoirs sur les individus : 5 milliards de données enregistrées quotidiennement et, en France, une DGSE loin d’être inactive ;
            - Puis à la condamnation politique de ces pratiques et à un démontage du « hard power » et du « soft power ». 

            Il est donc possible de puiser dans ce geste des ressources pour approfondir les éléments structurels nécessaires pour une politique européenne commune démocratique.

20140103

L’Europe et les européens

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LA REVUE NOUVELLE présente un numéro intitulé : L’Europe à l’épreuve de l’Allemagne. Ce numéro 1 de Janvier 2014 est accessible aisément sur : http://revuenouvelle.be/spip.php?page=abstract&id_article=3092. Nous en recommandons la lecture (La Revue Nouvelle Janvier 2014 / n°1), et présentons ici l’article d’introduction téléchargeable.

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Warum Deutschland Europa braucht ?

Dans son discours de nomination du nouveau gouvernement de la chancelière Angela Merkel le 17 décembre 2013 [1], le président allemand, Joachim Gauck, a évoqué en ces mots les défis qui se posent à une Allemagne qui, pour la deuxième fois depuis 2005, est gouvernée par une grande coalition. Les défis concernent les problèmes auxquels le pays est confronté à l’intérieur : le déclin démographique, l’équilibre entre croissance économique et bien-être social pour tous, une formation de qualité pour le plus grand nombre. Ils concernent aussi la place de l’Allemagne en Europe : « Trouverons-nous avec nos partenaires européens les moyens de sortir ensemble de la crise financière et de la dette publique, pour amener notre pays, l’Union européenne et la zone euro sur la voie d’un avenir serein ? ». Et Gauck de conclure sur le rôle européen de l’Allemagne par ces mots : « Son histoire [celle dont on fête des anniversaires en 2014 : l’entrée dans la Première Guerre mondiale il y a cent ans, le début de la Seconde Guerre il y a septante-cinq ans et la chute du mur de Berlin il y a vingt-cinq ans] et son rôle historique imposent à l’Allemagne une responsabilité particulière, celle de construire l’Europe avec ses partenaires — une Union européenne qui défend les valeurs de la paix et de la liberté, les droits de l’homme et l’égalité des chances. »

Ce n’est pas la première fois que le président allemand prend l’Europe comme thème : en effet, le 22 février 2013, il a tenu un discours sur les perspectives de l’idée européenne dans sa résidence berlinoise, le château Bellevue, intitulé : « L’Europe : renouveler la confiance, renforcer les liens [2] ». Ce discours partait du constat d’insatisfaction générale à l’égard de l’Europe : en ce qui concerne les Allemands, ils redoutent notamment d’avoir à payer la facture de la crise financière et, comme nombre de citoyens d’autres pays européens, voient d’un œil méfiant ce qui a trait à la technocratie européenne. Cela dit, Gauck estime l’approfondissement de l’UE nécessaire : d’un côté, elle apporte de nombreux avantages économiques et sociaux ; de l’autre, elle est l’expression, au-delà de la diversité, d’une unité culturelle, liée à son histoire faite d’échanges (et malheureusement aussi de conflits) et à son « canon de valeurs essentiellement intemporel qui nous unit à deux niveaux, en tant qu’attachement et en tant que programme [3]. » Ce discours se présente d’ailleurs comme une croisade pour la défense de ces valeurs de liberté et de tolérance, lesquelles ouvrent la voie, selon lui, vers une res publica européenne. C’est à cette dernière que s’adresse principalement le discours de Gauck souhaitant davantage de communication (entre autres grâce à des médias tels que Arte) entre les espaces publics nationaux, la promotion du multilinguisme dans de larges groupes de population, la création d’une « agora européenne, un espace commun pour le vivre ensemble démocratique [4] ». Ce discours est-il représentatif de l’opinion générale dans la société allemande, du paysage des partis allemands lors de la dernière campagne électorale et de l’orientation politique esquissée par le nouveau gouvernement dans son accord de coalition ? C’est à cette question comportant trois volets que les articles de ce dossier apportent une réponse. À partir notamment de l’analyse de l’argumentaire de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, Christophe Majastre, politologue au Crespo de l’université Saint-Louis Bruxelles, montre comment la critique du manque de démocratie au sein des institutions européennes conduit à une forme de relégitimation de la référence nationale identitaire. En tant que politologue, directrice du programme « relations franco-allemandes » dans le think thank DGAP (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik), Claire Demesmay oppose le consensus des grands partis allemands autour de la question européenne au défi représenté par le nouveau parti allemand anti-européen Alternative für Deutschland (AFD). Elle revient également sur le peu d’attention accordée à l’Europe dans la campagne électorale de même que sur l’approche technique, menée par la chancelière, de la crise en Europe. Enfin, Benoît Lechat, familier de la politique européenne par son activité de rédacteur en chef du Green European Journal, met en contraste, d’un côté, la frilosité des politiques allemands à l’égard d’une Europe davantage solidaire sur le plan économique et financier — notamment l’Union bancaire — et, de l’autre, l’europhilie d’intellectuels allemands majeurs tels qu’Ulrich Beck et Jürgen Habermas prônant plus de fédéralisme démocratique au sein de l’UE.

Si on peut souhaiter au nouveau gouvernement, formé après quatre-vingt-cinq jours que « vogue le navire », il est certain que sans une Europe forte et solidaire, il coulera à terme. Et ce n’est pas l’excédent budgétaire allemand, critiqué tant par l’UE que par le Trésor américain, qui le sauvera, aussi en raison du fait de l’anémie de la demande intérieure liée, entre autres, à la rigueur salariale et à l’accroissement de la pauvreté [5].

D’où une dernière question au-delà des admonestations à davantage d’austérité : l’Allemagne fait-elle encore rêver ? Non, si, pour la Belgique, on considère les flux touristiques vers le voisin d’outre-Rhin, la ville de Berlin mise à part. Mais n’en est-il jamais allé autrement ? Une carte postale datée du 31 juillet 1959, découverte dans la correspondance de feu mon père et illustrant la maison natale de Goethe à Francfort-sur-le-Main, exprime l’expérience allemande d’un allochtone belge de la façon suivante : « À part cela [Francfort comme centre d’occupation de l’armée américaine], les Allemands sont les Allemands, langue horriblement difficile et cuisine… Il vaut mieux ne pas la qualifier. » Certes, les clichés peuvent avoir la vie dure, et entre-temps les relations belgo-allemandes s’être fortement intensifiées de façon à être présentées comme « une histoire à succès [6] », force est de constater néanmoins que les échanges sont plus intenses au nord qu’au sud du pays : cela s’explique principalement pour des motifs économiques, mais aussi par des raisons linguistiques. Non, l’Allemagne ne fait pas rêver si, pour les discounts alimentaires comme Lidl ou Aldi, on s’interroge sur les conditions de travail des employés et ouvriers, en particulier chez leurs sous-traitants. Le bilan est rarement positif pour la plupart d’entre eux. La richesse de quelques-uns a donc un cout pour des milliers d’autres sans parler des effets sur l’environnement ou sur la qualité des aliments au point d’ailleurs que, selon le témoignage du célèbre journaliste allemand d’investigation, Günther Walraff, certains ouvriers d’une usine de fabrication de petits pains pour les supermarchés Lidl dans le Hunsrück ne souhaitent point en manger eux-mêmes [7].

Oui, l’Allemagne peut encore faire rêver ses voisins de l’Ouest, qu’ils soient Belges ou Français, par sa capacité, tel un Phœnix, à renaitre de ses cendres. Certes, ce rêve n’évoque pas tant aujourd’hui le miracle économique allemand qui a suivi la Seconde Guerre mondiale que sa force de résistance face aux tourments de la zone euro. Der Standort Deutschland, l’Allemagne comme un pôle de production industrielle, qui a freiné la tertiarisation de son économie, et comme un tissu dynamique et décentralisé de PME, tel est le motif qui inspire [8]. Il inspire encore ses deux voisins, moins touchés par le recul des naissances, par un élément clé qui concerne la jeunesse : la formation duale, die duale Ausbildung. Cette formation professionnelle, qui associe harmonieusement apprentissage en entreprise et acquisition de savoirs théoriques à l’école, devient presque le nouveau « sésame » de la lutte contre le chômage des jeunes [9]. La rubrique « Le livre du mois », dans ce même numéro de La Revue nouvelle, consacrée à l’ouvrage de Guillaume Duval, Made in Germany, revient sur ce thème, et d’autres, sous la forme d’un bilan instructif. Ce livre sort, en effet, des sentiers battus dans l’analyse des raisons de la puissance du voisin allemand.

Donc, au plan européen, l’Allemagne a encore bien des atouts, qui se situent également dans son avance en matière d’énergies renouvelables, pour autant qu’elle veuille coopérer avec ses partenaires en vue d’une Europe forte économiquement et socialement.


[1] Voir « Bundespräsident Joachim Gauck bei der Ernennung des Bundeskabinetts am 17. Dezember 2013 » in Schloss Bellevue sur http://bit.ly/1l0nyfQ (consulté le 18décembre 2013).

[2] http://bit.ly/1esvmcH (consulté le 1er septembre 2013). Il ne s’agit pas du seul discours portant sur l’Europe au cours des douze derniers mois, comme on peut le lire sur le site du président de la République fédérale d’Allemagne reprenant l’ensemble de ses allocutions.

[3] Ibid., p.6.

[4] Ibid., p.12.

[5] Voir notamment M. Charbel et A. de Tricornot, « Les excédents allemands sont-ils un problème ? », Le Monde, 16 novembre 2013.

[6] La brochure Les rapports économiques belgo-allemands - une histoire à succès (2011), publiée par l’ambassade d’Allemagne à Bruxelles, présente les échanges de manière globale, abstraction faite des régions et des communautés. Voir http://bit.ly/1l0ptB3.

[7] Voir Günther Walraff, Parmi les perdants du meilleur des mondes, La Découverte, 2010 (traduit de l’allemand).

[8] Voir notamment Guillaume Duval, Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes, Seuil, 2013. Un compte rendu de ce livre se trouve dans ce numéro.

[9] Voir, par exemple, Emmanuel Martin, Apprentissage des jeunes en Allemagne – l’exemple vertueux d’une gestion par les entreprises et non l’État, Institut de recherches économiques et fiscales, 15novembre 2013 (http://bit.ly/1dqyzUS).

20140102

Érasmus et l’identité européenne

Sam Durand
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Un récit d’un séjour à l’étranger sous couvert du système Erasmus. La dimension européenne du programme mérite d’être soulignée, bien au-delà de la simple acquisition des langues ou du séjour à l’étranger tel que certains films peuvent le raconter.

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Ein Auslandssemester stärkt die Persönlichkeit. Ein Semester im Ausland kann womöglich nicht nur Fremdsprachenkentnisse und andere Bildungserlebnisse bescheren, sondern auch die Persönlichkeit nachhaltig verändern. Studenten mit Auslandserfahrung seien offener für Erfahrungen, sozial verträglicher und emotional stabiler in Europa wegen Erasmus.

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Le programme d’études supérieures Érasmus est un programme de mobilité européenne ouvert à tout étudiant et enseignant désireux de découvrir les pays européens voisins. Je bénéficie actuellement de ce programme pour un séjour d’une année, en Italie.
Pour chaque citoyen européen que nous sommes, nous qui, presque par tradition, passons tant de temps à critiquer nos voisins et l’Europe elle-même, Érasmus est une occasion de découvrir un ou plusieurs pays, d’en approcher la culture et de la vivre au quotidien. Alors qu’une situation économique morose exacerbe les nationalismes, il s’agit de créer les conditions favorables à la transformation de cette entité politique, perçue de manière contraignante et abstraite par beaucoup, en une communauté signifiante, une identité européenne solide sur le long terme, basée sur une compréhension mutuelle.

« Le monde entier est notre patrie à tous »
En hommage à Érasme, humaniste néerlandais et militant pour la paix en Europe, le programme de mobilité européenne, adopté en 1978, est nommé Érasmus, affirmant ainsi un engagement dans la découverte, l’apprentissage et le partage de chacune de nos cultures, tout en créant un système commun de qualifications professionnelles, reconnues partout. En ce sens, Érasmus est l’occasion pour les Européens d’acquérir une véritable conscience européenne, basée sur « une expérience de terrain ».
Ainsi, participer au programme Érasmus, c’est se risquer à la découverte d’un nouvel environnement, parler une autre langue, adopter un mode de vie différent et c’est aussi perdre ses repères, pour en acquérir de nouveaux. En ce sens, il s’agit d’une adaptation qui devient un tournant dans la maturité de tous ceux qui l’ont traversée, une appréhension et une compréhension de « l’autre » qui s’enrichit par l’apprentissage au quotidien. On comprend ainsi, pourquoi les départs sont généralement réservés aux étudiants de troisième année, ayant déjà une expérience universitaire solide et des connaissances capables de les épauler au cours de leur voyage.
Tous les participants au programme, sont animés par le désir de découvrir, comprendre et assimiler, s’intégrer pour éventuellement recouper, regrouper afin de mieux résumer et assembler les différentes cultures ou pratiques spécifiques à celles-ci.

Vivre un an, dans un autre pays, représente un défi pour chaque individu. En effet, plonger dans une autre monde, c’est dans une première phase, en repérer ce qui est différent du nôtre, avant même d’y reconnaître les points communs. Qu’est-ce que je dois apprendre très vite dans cette nouvelle « normalité » qui n’est pas la mienne pour m’y adapter au mieux ? Est-il possible de communiquer sur la base de ma propre culture ou faut-il me risquer à un comportement dissociatif ?

Le processus d’adaptation, imposé par une immersion totale dans un autre système éducatif et social, conduit à une prise de conscience des notions de communautés et d’identités nationales, fondés sur le partage de la langue, du mode de vie et d’une Histoire commune. C’est en ce sens, que la deuxième phase : l’intégration par l’acceptation et le respect des différences, la reconnaissance des points communs ; devient un acquis, une validation de l’un des objectifs du programme, avec en ligne de mire, la transformation de l’expérience individuelle en expérience collective.
Aujourd’hui, les revendications de différence, voire de distinction, sont poussées à leur paroxysme du fait des incertitudes économiques et d’une ouverture potentiellement précipitée de l’Union Européenne à d’autre pays. La recherche d’un bouc émissaire s’en trouve exaltée et les migrants européens endossent ce rôle dans des territoires qui, pour certains, comptent encore sur une gloire passée, basée sur un néo-colonialisme latant, territoires dont les ambitions sont parfois divergentes, en plus de leur situation géographique qui s’étire de la mer Baltique au bassin méditerranéen ou de l’Orient à la façade Atlantique. L’utopie d’une citoyenneté européenne des années 1980 a fait place à la défiance vis-à-vis d’une structure administrative et politique déshumanisée qui rend difficile l’intégration des citoyens européens ; il n’y a qu’à observer les problèmes que connaissent les habitants de certains pays de l’Est, notamment les Roms, qui ont beau sillonner l’Europe de droite à gauche, ne trouvent pas de terres où l’accueil soit positif et ce, en dépit des campagnes menées par nombreuses associations.
En définitive, l’Europe est confrontée à deux paradigmes : l’identité nationale et l’identité européenne. Donner la priorité à l’une ou à l’autre, ne résoudra pas le problème, il s’agit au contraire d’imaginer un agencement entre celle-ci. En effet, l’identité nationale demeure une valeur importante dont aucun pays européen ne saurait se défaire et sans laquelle l’unité de chaque pays serait remise en question. C’est en cela que le programme Érasmus trouve sa légitimité. Au cœur de cet agencement, il offre à nombre d’entre nous, une première ouverture vers d’autres identités nationales et d’autres modes de vie, pour ainsi permettre, via un processus d’assimilation, une synthèse dont le résultat doit être une conception de la culture européenne de demain, une conception de ce qui reliera, finalement, chaque identité, sans en balayer aucune.
Ce processus de création d’identité européenne se fera dans le temps. Elle nécessite de la patience et de la détermination, mais aussi, le relais d’organisations et d’institutions européennes comme Erasmus, afin de permettre « la soudure » entre les différentes populations vivant en Europe. L’identité européenne est une notion commune qui restera en perpétuelle évolution et se construira en parallèle à l’Histoire de chaque pays, de chaque nation. C’est ainsi qu’Érasmus fait les premiers pas d’une longue marche.

Mais après tout, il suffit de se mettre en jambes, car « Érasmus Mundus » prend déjà le relais en offrant une mobilité à l’échelle mondiale.

20140101

Patrice Chéreau


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Selbst wenn der Regisseur nur diese eine Inszenierung gemacht hätte, wäre er mit ihr in die Theatergeschichte eingegangen : Wagners Ring des Nibelungen, 1976, in Bayreuth. Seine Interpretation der Tetralogie stand fünf Jahre lang auf dem Spielplan. Am Anfang wurde sie von den meisten Traditionalisten gehasst, und am Ende, nach der letzten Götterdämmerung, verabschiedete das Publikum diese epochale Leistung mit über einer Stunde Jubel in die Unvergesslichkeit. Patrice Chéreau, dieser universell gebildete und universal geschätzte Film- und Opernmagier, inszenierte danach weiterhin für das Theater und die Oper und drehte Filme. Alles schien ihm zu gelingen. Sein Stil war einzigartig. Niemand konnte oder wollte ihn kopieren. Patrice Chéreau starb am 7 Oktober in Paris aus Lungenkrebs. (Aus Der Spiegel). 

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20130306

Editorial


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            L’Europe demeure-t-elle une affaire de guerre et de paix ? A l’heure où l’on prépare la remémoration de la Grande Guerre, il est bon de se demander si Europe est encore une Idée ou si cette Idée se meurt à feu lent ? Force est de constater qu’il n’y a plus ni ville, ni dieu, ni homme ou femme à la hauteur des enjeux dans une Europe prête à se donner au plus offrant. Athènes est en banqueroute, Jérusalem en bataille et Rome n’est plus dans Rome depuis bien longtemps. L’Europe est-elle dévorée par ses propres enfants ?
            Comme le souligne l’historien Henry Rousso, la Grande Guerre a fait éclore de nouvelles pratiques politiques et sociales du passé, dans leur étendue et leur champ d’application. Mobilisation des masses, formation d’une mémoire collective de la guerre, nouvelles pratiques de deuil, commémorations publiques, témoignages de toutes classes et générations. « Soldats du rang ou officiers, plumes confirmées ou improvisées, illustres lettrés ou anonymes, nombreux sont ceux qui racontent la guerre à travers leur expérience personnelle, donnant une dimension fortement subjective à cette histoire proche… » (La dernière catastrophe, L’histoire, le présent, le contemporain, Paris, Gallimard, 2012, p. 97).
            C’est justement le moment de se demander quelle conception de la culture, et d’une culture au pluriel, peut réfléchir l’Europe. Même si cette dernière ne peut être « sauvée » par la culture, on ne peut laisser mourir cette idée à petit feu.  
            D’une certaine manière, l’Europe comme continent, et donc comme destin historique, a la caractéristique de s’ignorer elle-même. Mais s’ignore-t-elle parce qu’elle est en défaut ou parce qu’elle rêve d’une identité impossible ? Pourrait-elle coïncider avec elle-même dans une seule définition ?
            Ne ferait-elle pas mieux de chercher plutôt à se caractériser par une obstination constante à s’ouvrir aux autres ? Non plus à s’imposer aux autres, ce qu’elle a exploré longtemps. A ignorer finalement l’autre, ce qui ne coïncidait pas avec soi.
            De toute manière, l’Europe ne peut perdurer que par une réflexion philosophique. 

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Das ist auch die Frage : Wie können wir sicherstellen, dass Europa auch in Zukunft ein Haus des Friedens bleibt ? Entgegen aller Skepsis, müssen wir die 68-Bewegung und das Streben nach Freiheit der Bürger loben. Wir stehen zu diesem Land, nicht, weil es so vollkommen ist, sondern weil wir nie ein besseres gesehen haben. Die Demokratie sei stärker als ihre Feinde. Nicht sie, sondern die Demokratie werde leben. Wir riefen die Menschen zu Zuversicht auf. Ängste vermindern unseren Mut wie unser Selsbvertrauen. Und manchmal so entscheidend, dass wir beides ganz und gar verlieren können. So dürfen wir nicht nur das zentrale europäische Projekt für Frieden und Freiheit für alle Menschen auf dem Kontinent an eine Währungsunion binden. Europa mus seine Rechtsgemeinschaft bleiben.

20130305

Politiques Culturelles



Eléments d’une histoire comparée
des politiques culturelles en Europe
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How can we take a European stance on cultural policies? Led by Laurent Martin and Philippe Poirrier, the Documentation française has published a comparative work entitled Democratise culture! A comparative history of cultural policies (Territoires contemporains, avril 2013, n°5). This work examines the major tendencies that govern national cultural policies since the end of the Second World War and can be decomposed in 4 successive steps:
1) The creation of a systematic policy of cultural proposals based on a narrow definition of culture eligible to public intervention and relying on a vertical conception of democratisation through conversion.
2) A progressive decentralisation of public action, creating a growing differentiation between its missions and functions, thus leading to the question the initial universalist and unanimous model.
3) A revision of the legitimate intervention-field of public action, thus symbolically rendering obsolete one of the founding hiérarchies of political policy: the opposition between “high culture”, protected from market laws, and entertainment culture governed by the laws of industrial economy.
4) A growing justification of cultural policies by its contributions to economic growth and the balance of social diversity, legitimising the regulatory powers of public action, as well as encouraging the expansion of “creative industries” and the need to evaluate results. We have extracted selected passages from this work, encouraging readers to discover the work in its entirety.

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A mund të krahasojm politikat Kulturore ne shtetet e ndryshëm evropian ? 

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Die Comité d’histoire du ministère de la Culture (France) veröffentlicht im Internet seiner letzte Buch : Démocratiser la culture ! Une histoire comparée des politiques culturelles auf Französich. Doch es ist eigentlich eher eine Erklärung über Kulturgeschichte. Im Buch geht es natürlich auch um Politik, Kulturpollitik. Wir hätten nie mit so einem tollen Ausgang gerechnet. Welche ? Unterschied zwischen Kulturpolitik in die EULänder ?
            Der Eindruck, den den Buch (Démocratiser la culture ! Une histoire comparée des politiques culturelles, Territoires contemporains, avril 2013, n°5. Sous la direction de Laurent Martin et Philippe Poirrier) hinterlässt, ist ein ganz ander. Von den Kulturpolitik heisst es, sie hätten besonders viel politisches Bewisstsein. Der Vergleich zwischen Kulturpolitiken sagt viel über den Unterschied zwischen der Mentalität. Dadurch könnten sich Bürger spielerisch mit dem Thema auseinandersetzen. Ideen für eine kulturelle Demokratie.

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Démocratiser la culture ! Une histoire comparée des politiques culturelles
Territoires contemporains, avril 2013, n°5. Sous la direction de Laurent Martin et Philippe Poirrier


Sommaire :
Introduction - Une histoire comparée de la démocratisation de la culture - Philippe Poirrier
• La démocratisation de la culture en France : une ambition obsolète ? - Laurent Martin (Sciences Po Paris)
• Controverses à propos de la démocratisation de la culture en Belgique francophone depuis les années 60 - Jean-Louis Genard (Université Libre de Bruxelles)
• La démocratisation de la culture en Italie - Carla Bodo (Rome : Associazone per l'Economia della Cultura)
• Démocratiser la culture en Irlande : une politique pragmatique - Alexandra Slaby (Université de Caen)
• Les politiques de démocratisation culturelle en Grande-Bretagne de 1940 à nos jours : légitimation ou instrumentalisation ? - Cécile Doustaly (Université de Cergy-Pontoise)
• Démocratiser la culture. Le cas des États-Unis d’Amérique.Un contexte en évolution - Jean-Michel Tobelem (Option Culture)
• Démocratiser les pratiques culturelles : l’exemple bulgare. Les enjeux de la transition démocratique, 1989-2012- Svetla Moussakova (Université de Paris III Sorbonne-Nouvelle)
Postface : Quels contenus pour la démocratisation culturelle dans l’Europe du XXIe siècle ? - Anne-Marie Autissier (Université de Paris VIII)

Toutes les contributions sont en ligne :



La « démocratisation » de la culture – par-delà la polysémie de la notion – a en réalité été largement mobilisée par les acteurs des politiques culturelles, depuis le décret fondateur de 1959 qui définit les missions du ministère des Affaires culturelles, confié à André Malraux. L’échec présumé de cette ambition est, depuis deux décennies, au cœur des débats qui, de manière pérenne, concernent le bilan, l’action et l’avenir du ministère de la Culture. Mais la focalisation de l’historiographie française sur la situation nationale a contribué à naturaliser cette configuration, même si l’approfondissement de ce chantier reste d’actualité.
Les grandes tendances qui gouvernent les politiques culturelles nationales depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, et qui participent d’une évolution que l’on peut décomposer en quatre étapes successives : 1/la construction d’une politique systématique d’offre culturelle à partir d’une définition restreinte de la culture éligible à l’intervention publique et à partir d’une conception verticale de la démocratisation par conversion ; 2/une décentralisation progressive de l’action publique, qui provoque une différenciation croissante de ses missions et de ses fonctions, et qui soumet à contestation le modèle universaliste et unanimiste initial ; 3/une révision du champ d’intervention légitime de l’action publique, qui déclare symboliquement obsolète l’une des hiérarchies fondatrices de la politique culturelle, celle qui opposait la culture savante, objet de protection à l’écart des lois du marché, à la culture de divertissement, gouvernée par les lois de l’économie industrielle ; 4/une justification croissante de la politique culturelle par ses contributions à la croissance économique et à l’équilibre de diversité sociale des nations, qui fonde en légitimité le pouvoir régulateur de l’action publique, mais aussi les incitations à une expansion des « industries créatives » et les exigences d’évaluation des procédures et des résultats.
En France et en Belgique francophone – mais dans une moindre mesure – la thématique de la démocratisation culturelle est intimement liée à l’idée que l’Etat contribue par son action culturelle à une forme d’acculturation du plus grand nombre. Ce modèle est issu des Lumières, relues en France par les révolutionnaires, puis les républicains, et s’inscrit durablement dans la culture politique. En Italie, la faiblesse de la politique culturelle conduit à une appropriation tardive de ces problématiques, à partir des années 1970, et essentiellement dans la perspective d’une participation à la vie culturelle. Les années 1968 ont, dans ces trois pays, fragilisé la conception dominante de la démocratisation culturelle, et ont contribué à mettre en avant la notion de démocratie culturelle, jugée moins élitiste, et plus apte à répondre, notamment dans le cadre d’une décentralisation accrue des politiques culturelles, aux mutations socio-culturelles des sociétés concernées.
Dans le monde anglo-saxon (Grande-Bretagne et Etats-Unis), la place de la culture dans la construction des identités nationales est plus ténue. D’autre part, les politiques culturelles étatiques, plus ou moins volontaristes notamment dans le cadre fédéral aux Etats-Unis, visent essentiellement à favoriser l’initiative de la société civile plutôt que de prendre en charge directement cette politique. Dans ce cadre, les débats concernant la question de l’accès aux pratiques culturelles sont le plus souvent abordés dans leurs aspects techniques, et ne sont guère porteurs d’un sens politique. En revanche, la majorité des institutions culturelles, souvent de statut privé, sans oublier les universités, intègrent la question de l’accès aux pratiques culturelles à leur mission éducative. L’Irlande, qui relève très largement de ce modèle, se distingue néanmoins par une relation forte entre la politique culturelle et la volonté de maintenir une identité nationale revendiquée.

Irlande

Dans les années 1970, la démocratisation de la culture acquiert un sens plus étendu que celui de la simple décentralisation. Pour la première fois, il ne s’agit plus simplement d’introduire la culture dans la démocratie, mais d’introduire la démocratie dans la culture. Telle est la conclusion des débats parlementaires sur la réforme du National College of Art entre 1969 et 1971 : la gestion de l’école et la formation doivent refléter davantage les aspirations culturelles de la population. La culture ne doit plus se limiter aux beaux-arts, mais englober tous les choix qui constituent un « mode de vie ». De même, lorsqu’est débattue la réforme de l’Arts Act en 1973, il est demandé à l’Arts Council d’étendre son action de la simple subvention des expositions et concerts de musique classique à l’acquisition d’un rôle plus actif dans la démocratisation de la culture non plus géographique, mais générique. Mary Robinson, alors sénatrice, fait à cette occasion le premier plaidoyer pour une politique culturelle nationale qui se donne des objectifs et des moyens, et célèbre une identité irlandaise inclusive au moment où le conflit nord-irlandais fait rage.
L’Arts Council prend acte de ces revendications démocratiques : en 1975 apparaissent pour la première fois dans le rapport annuel les mots « politique » et « développement » grâce notamment au nouveau directeur, Colm Ó Briain, dont le profil diffère de celui de ses prédécesseurs : jeune, militant, proche du parti travailliste. L’Arts Council se dote en même temps d’une assise plus démocratique : le nombre de ses membres passe de 12 à 17 et des femmes y sont nommées pour la première fois. Son rôle change et devient plus actif : il s’agit désormais moins de favoriser l’offre que la pratique amateur. Les moyens suivent heureusement les idées : alors que la subvention de l’Arts Council est multipliée par 3 environ entre 1952 et 1962, et de nouveau entre 1962 et 1972 ; entre 1972 et 1982 en revanche, elle est multipliée par 48. Alors, un nombre sans précédent de troupes de théâtre, de musées, d’artistes, accèdent au soutien public et certaines formes culturelles sont soutenues pour la première fois telles le jazz ou la musique traditionnelle. Pour la première fois également, signe du volontarisme démocratique de l’Arts Council, on entreprend d’évaluer les besoins culturels du pays en commandant des rapports sur les infrastructures culturelles et sur l’éducation artistique. Indicateur de l’indigence des infrastructures culturelles et éducatives, un de ces rapports montre que l’Irlande compte 4 écoles de musique, au moment où la Norvège avec une population égale en a 193. En même temps, suite à un débat au Parlement en 1975 sur la subvention de l’Arts Council, il est décidé d’aider davantage les festivals afin qu’ils se développent sur tout le territoire, et le rapport annuel de l’Arts Council de 1977 montre une progression remarquable du nombre de festivals soutenus. En dehors de l’Arts Council et du Parlement, le débat public s’intéresse au rôle à jouer par l’Etat vis-à-vis de la culture.
Avec l’arrivée des Fonds Structurels Européens, l’Etat poursuit sa politique de démocratisation de la culture en finançant la construction d’un réseau national complet d’infrastructures culturelles par le biais du Programme Opérationnel Touristique. Entre 1994 et 1997, les dépenses en la matière ont augmenté de 92%. A l’intérieur de ce programme, le Cultural Development Incentive Scheme et le programme ACCESS (2001-2009) permettent au ministère d’entreprendre de nouveaux projets de rénovations et de constructions dans les musées, théâtres, ou salles de cinéma (dans ce dernier domaine, on enregistre une hausse de constructions de 45% entre 1994 et 2004). Comme les arts traditionnels, les institutions culturelles reçoivent une mission identitaire dont la formulation par le ministre en place la même année révèle l’adhésion en une culture nationale unique et démocratiquement partagée : « si nous voulons préserver notre identité nationale dans une Europe où les nations sont de plus en plus interdépendantes, nous devons être sûrs d’avoir les moyens de donner expression à cette identité – cette irlandicité unique, et je suis convaincu que nos institutions culturelles brilleront dans cette entreprise ». Cette confiance en la capacité des institutions à représenter une culture irlandaise démocratiquement partagée paraît fondée en 2007, quand enfin un réseau complet maille le territoire et l’offre culturelle est développée à son maximum.

Bulgarie

Dans cette perspective, plusieurs initiatives en faveur de la diversité culturelle émergent progressivement. Ces dix dernières années, les subventions publiques destinées à soutenir les activités artistiques sont désormais attribuées sur concours et stimulent ainsi l’activité locale en augmentant la participation à la sphère culturelle des projets culturels issus de la diversité culturelle ethnique et religieuse.
D’autre part, il est un fait connu que selon une forte tradition en Bulgarie, il existe globalement un climat de tolérance entre les différents groupes ethniques qui constituent la base même de la société bulgare. Le principe d’une pareille identification qui présente un modèle social tolérant a un rôle positif car il encourage la participation équitable des groupes minoritaires dans la vie sociale et culturelle. Cette situation pourrait empêcher l’existence et l’extension de certaines confrontations tout en évitant des conflits, qui peuvent émerger en temps de crise politique et économique.
Pour remédier à de pareilles situations, l’Etat a procédé à un acte décisif avec la création du Conseil national pour les questions ethniques et démographiques (CNPED) le 4 décembre 1997. Il s’agit d’un organe gouvernemental composé de représentants de dix ministères au niveau de vice ministre, de quatre organes gouvernementaux compétents et d’organisations non gouvernementales représentant tous les groupes ethniques et religieux. Le Conseil assure la consultation, la coopération et la coordination entre les organes gouvernementaux et les ONG, dans l’élaboration et l’application de la politique nationale relative aux questions ethniques et démographiques et aux immigrations. Celui-ci joue un rôle de premier plan car il est chargé de coordonner le programme-cadre d’intégration sur un pied d’égalité des Roms dans la société bulgare, ce qui développera et confortera les capacités de l’administration publique en matière d’intégration des groupes minoritaires et en particulier les Roms.
Un autre fait marquant est la création du programme-cadre 2010-2020 pour l’intégration équitable des Roms dans la société bulgare. Ce texte adopté par le gouvernement en avril 1999, annonce les mesures prises dans le domaine des politiques culturelles en relation notamment avec les politiques de l’éducation comme une des priorités de l’intégration des populations roms et l’accès égal à tous à la culture et à l’éducation. En fait, le Programme-cadre, fruit du dialogue engagé avec la communauté rom et approuvé par le Conseil des ministres, en 1999, énonce les principes fondamentaux de la stratégie gouvernementale visant à assurer une égalité réelle aux Roms en Bulgarie. Conformément aux documents internationaux, ce programme d’intégration définit les actions que les institutions publiques devront engager en vue de créer les conditions politiques, sociales, économiques et culturelles nécessaires à la juste intégration des Roms dans la société.

Belgique

Les critiques des années 1960-1970 vont mettre ce premier modèle à mal. Plus que de montrer le caractère élitiste des lieux culturels, du musée, de l’opéra…, elles vont identifier ces biens culturels que les politiques se promettaient de démocratiser comme des biens situés socialement, comme appartenant à la « culture bourgeoise ». Plutôt que d’apparaître comme des politiques émancipatrices, les politiques de démocratisation de la culture vont dès lors apparaître comme des vecteurs de domination, dans un contexte où la domination culturelle est très largement questionnée, notamment au travers des travaux de Bourdieu, Althusser, Gramsci, Gaudibert, Marcuse et bien d’autres. La critique est à l’évidence extrêmement sévère puisqu’elle met à mal le fondement même des politiques initiées par Destrée et poursuivies ultérieurement.
Ce qui se manifeste là en réalité, et très fondamentalement, ce sont les difficultés de penser les politiques culturelles selon le modèle des droits-créances, comme des politiques d’accès à des biens communs, que l’on peut à juste titre tenir pour valables pour tous. Se révèle là le fait que la question de la culture ne peut pas obéir aux mêmes référentiels que la question de la santé ou du revenu minimal par exemple. Si en effet on peut présupposer une conception consensuelle de la « bonne santé » et souhaiter que chacun puisse y accéder quel que soit son positionnement social, il en est autrement de la culture sauf à présupposer que certains sont privés de culture, se trompent ou s’illusionnent sur ce qu’est véritablement la culture, ou encore développent des pratiques culturelles médiocres qu’il s’agit dès lors de troquer contre des pratiques culturelles de plus grande valeur. Ce qui, on le comprendra aisément, revient somme toute à présupposer une hiérarchie des êtres en contradiction avec le principe d’égale dignité. On n’insistera jamais assez, je pense, sur la force de problématisation portée par ces arguments sur l’idée même de démocratisation de la culture. Pour le dire avec une grande netteté, s’exprime dans ces critiques l’idée que la démocratisation, au sens explicité précédemment, constitue un facteur au pire de domination culturelle contribuant à la reproduction des inégalités sociales, au mieux un déni de reconnaissance du potentiel de créativité et de la valeur des pratiques culturelles des groupes dominés socialement.
En Belgique francophone, cette critique prendra, bien plus qu’ailleurs, des connotations fortes. Elle se problématisera au travers d’une opposition, plus que d’une complémentarité, entre démocratisation de la culture et démocratie culturelle, et sera portée notamment par M. Hicter, personnage qui prendra une place décisive dans les politiques culturelles de l’époque, dans la mise en place de l’administration de la culture, mais aussi dans le choix des orientations des politiques culturelles des années 1970-1980.
Si nous observons les choses avec un regard distancié, la critique se construira principalement autour de quatre axes.
Au travers du référentiel de la démocratie culturelle se disent plusieurs choses. Tout d’abord, contre les présupposés des politiques de démocratisation, l’exigence d’une reconnaissance des pratiques culturelles populaires. Ce qui se trouve donc contesté, c’est la limitation du concept de culture aux seuls Beaux-Arts. Comme l’a appris la sociologie de la culture des années 1960, il existe en réalité une pluralité de cultures, chacune située socialement, les Beaux-Arts correspondant en réalité à la culture des classes sociales supérieures. Dans cette optique, une politique culturelle conséquente doit se penser moins comme une politique d’accès ou, s’agissant de culture, de transmission, selon le modèle des droits-créances, que comme une politique de reconnaissance. Et, dans la mesure où déni de reconnaissance il y a, cette politique de reconnaissance doit se penser sur le mode volontariste, d’une politique de promotion des expressions bafouées, méprisées, oubliées, reléguées…
Le deuxième élément critique des politiques d’accès porte sur le fait que dans cette optique, on présuppose l’existence préalable de biens culturels, à l’image des œuvres que l’on peut voir dans les musées. Ce qui peut être contesté là, c’est le fait que la culture ne peut se réduire à une confrontation aux œuvres, mais qu’elle est avant tout un ensemble de pratiques, et, en particulier de pratiques expressives et créatives. Les années 1960-1970 sont en effet celles qui vont voir se « démocratiser » – au sens d’apparaître pertinentes pour tout un chacun – le modèle du « moi expressif » théorisé par Charles Taylor pour distinguer les formes d’individualisme propres à la modernité occidentale. Pour ce modèle de « moi », l’individu est supposé détenir de grandes richesses intérieures qui gagnent à être extériorisées plutôt que refoulées. Si ce modèle de moi se trouvera investi par le monde artiste dès la fin du XVIIIe siècle, et notamment au travers du romantisme, il connaîtra un processus d’extension de son champ d’application dès les années 1960-1970, au travers de ce que Daniel Bell appelle le processus d’esthétisation de la vie quotidienne. Dans cette optique, la démocratisation de la culture – nommée alors « démocratie culturelle » – reviendra à permettre à chacun, et en particulier à ceux qui en sont empêchés, d’accéder aux conditions d’une expressivité que les conditions sociales tendent à réprimer. En Belgique francophone ont ainsi vu le jour des « centres d’expression et de créativité », mais aussi des dispositifs de financement pour le théâtre populaire, pour le théâtre-action…
Le troisième élément critique, fortement lié au précédent, porte sur l’exigence de reconnexion de la culture avec ce que les sociologues appellent le « monde vécu ». Ce que Henri Lefèbvre ou Michel de Certeau appelaient le quotidien, en cessant d’y voir uniquement des espaces de déréliction, mais en y percevant des espaces d’inventivité, de résistance... Ce qui se trouve là critiqué, c’est plutôt la distance entre le monde des œuvres, des Beaux-Arts, qui faisait l’objet des politiques de démocratisation et une réalité quotidienne qui pouvait être vue elle aussi comme « culturelle ». Plutôt que d’être identifiée aux œuvres, la culture est là pensée comme pratiques, comme manières d’être et de faire. C’est là tendanciellement la définition anthropologique de la culture qui est avancée contre une conception jugée limitative de la culture. Mais aussi une conception active de la culture contre la conception jugée passive de la seule confrontation aux œuvres. En Belgique francophone, les politiques culturelles développées dans les années 1960-1970 vont ainsi opposer bien plus qu’articuler l’animation culturelle d’un côté, la diffusion culturelle de l’autre. La première bénéficiant d’une connotation positive en raison de sa finalité d’ « activation », à l’inverse de la seconde qui était au centre des ambitions de démocratisation de la culture. Ainsi, les foyers culturels seront-ils invités à faire essentiellement de l’animation, là où les maisons de la culture, davantage héritières des politiques traditionnelles de démocratisation, pourront maintenir une politique de diffusion, mais tout en privilégiant elles aussi l’animation. Cette attente de reconnexion va également entraîner une évolution interne aux pratiques artistiques, mettant en avant ce qui s’appellera bientôt art contextuel, art sociologique, art relationnel, action painting… c’est-à-dire des formes artistiques qui auront parmi leurs caractéristiques d’une part de sortir des institutions culturelles traditionnelles, de privilégier l’espace public… et d’autre part de solliciter la participation des spectateurs appelés à devenir actifs… Pour le dire en d’autres termes, c’est dans ce mouvement qui affecte bien entendu aussi les acteurs de ce que Bourdieu aurait appelé le champ artistique, qu’on verra progressivement les productions se déplacer des œuvres vers l’action, pour utiliser les catégories bien connues de H. Arendt.
Le quatrième élément porte sur la dimension politique de la culture et sur une réécriture des liens entre politiques culturelles et émancipation. Dans l’optique traditionnelle de la démocratisation de la culture, la dimension émancipatrice se situait, rappelons-le, dans l’accès aux œuvres. Désormais la suspicion est jetée sur cette ambition. Tout au contraire, l’accès aux œuvres devient politiquement suspect dans la mesure où il dissimule l’adhésion à des standards culturels liés aux classes dominantes. Le maintien des liens entre politiques culturelles et émancipation exige désormais d’autres canaux qui, en Belgique francophone, vont s’inscrire dans la tradition de l’éducation populaire. C’est ainsi qu’en 1976 sera publié un décret relatif à l’éducation permanente qui intégrera, au sein des politiques culturelles, un important espace favorisant le développement d’une culture pensée comme politique, comme critique, comme contestataire. Dans l’ambiance des années 1970, c’est-à-dire dans le cadre d’un référentiel fordiste, ce même décret offrira une place privilégiée à la « promotion socio-culturelle des travailleurs », accordant des subventionnements préférentiels aux associations liées au mouvement ouvrier. Dans cette optique, l’exercice de la citoyenneté, la formation à celle-ci, et globalement l’implication dans la société civile associative est considérée comme inhérente au domaine de la culture et donc aux préoccupations des politiques culturelles. C’est ainsi qu’aujourd’hui des associations comme Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, Green Peace… et bien d’autres sont financées, en Belgique francophone, au moins pour partie sur des budgets relevant du Ministère de la Culture. Dans le même esprit, mais à distance cette fois des référentiels fordistes qui avaient présidé à l’écriture du décret de 1976, le nouveau décret des années 2000 entendra se montrer attentif à ce qui sera désigné alors comme « mouvements émergents », avec l’ambition de faire place aux associations porteuses des nouvelles voies émancipatrices, l’idée même d’émergence supposant une vigilance des pouvoirs publics à l’égard des voies innovantes de contestation sociale. Ce qui, on l’imagine, ne manquera pas de poser quelques ambiguïtés à la fois pour les acteurs eux-mêmes, conduits à s’inscrire dans la tension entre « subversion et subvention », et pour des pouvoirs publics, conduits à subventionner des associations « émergentes » qui ne s’inscrivent plus clairement dans les registres habituels de la revendication politique sur lesquels se sont constitués les partis politiques, mais aussi les mouvements sociaux jusque-là dominants qui trouvaient dans les dispositifs de « promotion socio-culturelle des travailleurs » l’occasion de bénéficier de « rentes de situation ».