20070206

Révolution et bicentenaire

Quel a été l’usage de la notion de la guerre civile, et au-delà le statut assigné à la violence, lors de la commémoration du Bicentenaire de la Révolution française? Avant de tenter de répondre à cette double interrogation, il faut, au préalable, de s’intéresser à la notion de guerre civile elle-même.
Il s’agit, de fait, d’une notion assez peu répandue dans l’historiographie révolutionnaire classique pour qualifier l’épisode révolutionnaire. Albert Mathiez s’en sert dans son parallèle entre jacobinisme et bolchevisme[1]. Georges Lefebvre l’utilise en citant Saint-Just qui “conseillait le 8 juillet 1793 de ne frapper que ceux qui parmi les Girondins fomentaient la guerre civile[2]”. Albert Soboul la mentionne au chapitre consacré à la Vendée comme conséquence de l’insurrection vendéenne : “la guerre civile exaspéra les républicains[3]”.
On en retrouve, de même, la mention associée à la Vendée dans de nombreux manuels scolaires. Cependant il ne s’agit jamais – sous réserve d’un inventaire exhaustif – de têtes de chapitre dont les dénominations sont plus euphémisées et utilisent les qualificatifs de “révoltes” ou “guerres intérieures”.
Comment expliquer le faible recours à cette notion?
Cela tient à ce que l’emploi de la notion de guerre civile n’est pas neutre. Il est, en lui-même, interprétation de l’événement. Evoquer, à propos de la Révolution française, la notion de guerre civile revient à se livrer à une opération historiographique qui réintègre les opposants à la Révolution et les désignent, non plus en fonction d’un projet unifié ou supposé tel : la Contre-Révolution, mais leur accordent un statut d’identité, les inclut au sein de la nation. Cela équivaut à la reconnaissance, à parité, d’une diversité de réactions possibles non subsumables par l’antagonisme entre Révolution et Contre-Révolution. Cette opération historiographique[4] s’inscrit en continuité d’une première substitution, celle de la notion “résistances” à la Révolution à celle de “bloc contre-révolutionnaire”. Elle constitue un élément de réponse à l’offensive de l’extrême-droite autour du thème du “génocide franco-français”. A l’opposé des notions de génocides, de Révolution ou de Contre-révolution, articulées autour d’un projet, celle de guerre civile se veut descriptive des conflits armés qui divisèrent les Français pendant la période révolutionnaire. Force est, cependant, de constater qu’elle n’est pas seulement cela. Alors que la Révolution est une fondation, l’emploi de la notion de guerre civile met l’accent sur les divisions violentes qui ont affecté la France en révolution. C’est pourquoi, l’un des traits de l’activité de l’extrême-droite, et d’une droite moins extrême, est de l’utiliser conjointement à la celle de “génocide franco-français”.
Il convenait de marquer cet écart qui va de la simple description, issue d’une volonté de décrisper le débat historiographique, à la disqualication de la Révolution, en tant qu’élément constitutif de la “désunion” française, avant d’analyser la façon dont le Bicentenaire a investi - ou non – cette notion controversée.

I. La guerre civile n’a jamais eu lieu : l’état d’une mémoire.

Faute de pouvoir, ici, prendre en considération le débat historiographique en tant que tel, c’est à l’usage polémique de la notion de guerre civile que nous nous intéresserons tout d’abord.

1.1. La description de la période révolutionnaire au travers de la notion de guerre civile : un enjeu polémique.

Cet usage s’affirme par l’ouverture d’une rubrique “correspondants de guerre civile” dans le mensuel de l’association Anti-89 (animée par des catholiques intégristes). Il est manifeste dès les premières pages du pamphlet de Philippe de Villiers :

Après avoir cité Daniel Halévy, grand-père de Pierre Joxe : «Ne vous fâchez pas si je vous dis qu’il n’y a qu’une seule France, que Jacques Cœur et Riquet, c’est Lesseps, que Duplex, c’est Lyautey, et que vous êtes absurdes quand vous comptez sur trois doigts d’une seule de vos mains les cinquantenaires de vos discordes, alors que les dix doigts de vos deux mains ne suffiraient pas à compter les siècles de vôtre grandeur», le député vendéen poursuit : “ En cette année 1989, nous commémorons le Bicentenaire de la Révolution en même temps que le quatrième centenaire de l’avènement d’Henry IV. Nos commémorations sont trop souvent des histoires de guerre civile. [Alors que] la France est un acte d’amour.”[5]

Je n’insisterais pas sur l’intense campagne de presse qui se développe dès 1983 autour de la Vendée, relayée notamment par Pierre Chaunu, que Steven Kaplan a précisément décrite dans Adieu 89[6]. Il n’en reste pas moins que cette offensive confortée par la condamnation d’un totalitarisme inhérent à la pensée révolutionnaire (François Furet, Mona Ozouf) a connu une audience d’autant plus importante qu’à gauche, le “rôle de la violence dans l’histoire”(Engels) paraissait, de plus en plus, sujet à caution. Pourtant, en dépit de la promotion connue par ces thèses, l’écho est resté réduit.

1.2. Du qualitatif au quantitatif : la guerre civile, une notion en déshérence.

Deux sources sont disponibles pour tâcher d’appréhender les effets de cette campagne : deux enquêtes par entretiens semi-directifs conduites en février1988 puis, auprès des visiteurs du «Forum de la Révolution» du centre Georges Pompidou, entre mai et juillet 1989[7]; les sondages quantitatifs réalisés à la veille et pendant le Bicentenaire.

Les entretiens qualitatifs ouverts par une question très large : «Qu’évoque pour vous la révolution française?» permettent d’approcher la façon dont les violences de la période révolutionnaire s’intègrent à l’image de l’événement.
En premier lieu, la violence révolutionnaire est présentée comme une violence abstraite. L’élan unanime du peuple contre une forteresse de pierre : la Bastille. Au-delà de cet épisode, il s’agit d’une conséquence inhérente au changement social doublement justifiée par l’état d’asservissement dans lequel était tenu le peuple et par l’acquis que constitue la République. La Révolution est un principe thermodynamique (“on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs”). Elle est “un souffle tellement puissant que ça coupe des têtes”. Quand l’enquêteur se fait plus pressant et qu’il évoque les Chouans, les réponses sont presque toujours catégoriques. C’étaient des paysans, ils étaient sous la coupe de la noblesse (le clergé est la plupart du temps épargné), ils ne savaient pas…
A aucun moment le terme de guerre civile, ni en 1988 ni en 1989, n’est fréquemment utilisé. Un travailleur immigré d’origine espagnole précise même que la chance de la Révolution française est de ne pas avoir connue de guerre civile. Ce qui, dit-il, explique son succès.
Quelle que soit l’option politique, ni la notion de guerre civile, ni même celle de la violence ne s’imposent comme entrée de lecture globale de la Révolution. Ce qui importe, en définitive, c’est le résultat qui fait, lui, consensus. La Révolution, à bien des égards, est un aboutissement sans processus qui mène, dans l’instant-rupture, qu’incarne la prise de la Bastille, de la Royauté réprouvée à la République.

Cette analyse est confirmée par les sondages quantitatifs disponibles. Parmi ceux-ci, nous avons retenu celui commandé par Le Monde et TF1 à l’IPSOS (décembre 1988) et celui de CSA (novembre 1989) réalisé pour le compte de la Mission[8].

IPSOS Question ouverte[9] : “Quels sont les événements les plus importants de la Révolution française ?”

Prise de la Bastille
37%
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
16%
Guillotine, terreur, condamnations à mort
4%
Guerres de Vendée
1%

Il est remarquable que le terme de “guerre civile”, s’il est évoqué par les individus interrogés, ne recueille pas 1%, seuil quantitatif nécessaire pour être évalué. Ce premier résultat est étayé par une seconde question ouverte proposant de citer les trois mots associés à l’évocation de la Révolution. Sans surprise, les termes de la trilogie républicaine recueillent entre 55 et 43 %, tandis que “le sang” est mentionné par 4% de l’échantillon, “la Terreur” par 2%, “la fureur”, “la cruauté” et “la guillotine” par seulement 1%.
Le sondage CSA, réalisé près un an plus tard, corrobore cette tendance. La ventilation des réponses à la question fermée : “Pour vous quels sont les événements qui symbolisent le mieux la Révolution française?” est la suivante.


1989
1987
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
86%
74%
Bastille
54%
55%
Terreur et massacre de septembre
12%
6%
Soulèvement de Vendée
5%
4%

La comparaison avec la même question posée en 1987 ne modifie pas les grandes tendances.
Le phénomène est encore plus manifeste avec la question ouverte du même sondage : “Quels sont, pour vous, les événements qui ont marqué les étapes importantes de la Révolution française?”.

Prise de la Bastille :
57%
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
45%
Terreur
11%
Sang, violence, massacres
6%
Guillotine
4%
Soulèvement vendéen
3%

S’il est possible de discerner, à partir de ces données, un mouvement d’opinion qui tend à se faire de plus en plus critique à l’égard de la violence de la période révolutionnaire, il n’en demeure pas moins que le concept de guerre civile est, en définitive, relativement inusité pour qualifier la période révolutionnaire, tout comme la violence n’est pas le premier trait qui s’impose pour la qualifier.
Avant de nous attacher à l’usage local du souvenir des affrontements de la période révolutionnaire, envisageons la façon dont l’Etat républicain, dans les discours officiels des différentes commémorations de la Révolution, a abordé, par la voix de ses représentants, la violence du processus révolutionnaire.

II. Le fantôme de la guerre civile.

Si la guerre civile constitue un non-lieu de la mémoire collective, (telle que les sondages peuvent la mesurer), elle est aussi un non-dit du discours officiel même si, lors du Bicentenaire, la notion de “guerre intérieure” finit par se substituer à celle de révolte. Ce silence, cette absence de dénomination, n’exclut pas que des critiques soient émises à l’encontre de la violence révolutionnaire, regrettée au nom de ses excès. Chaque commémoration définit son argumentation au sein d’une tension entre se faire le porte parole de tous et révérer le moment fondateur des institutions politiques

2.1. Le Centenaire et le Cent-cinquantenaire : la violence appréciée à l’aune des acquis du processus révolutionnaire.

En 1889, Tirard, président du Conseil, insiste sur l’inscription de la violence révolutionnaire dans un sens de l’histoire et sur la responsabilité qui revient à la Contre-révolution.

“[Les cahiers de doléances et le 4 mai] manifestations grandioses! Touchante unanimité qui promettait la révolution la plus pacifique que le monde ait jamais vue, si des résistances insensées n’étaient venues faire obstacle à son cours et changer un fleuve paisible en un torrent furieux et sans frein. Mais quelles que soient les difficultés à vaincre, l’œuvre s’accomplira dans la douleur sinon dans la joie; et après quelques années d’épreuves, souvent cruelles, une nation nouvelle paraîtra au jour, la Révolution aura fait des hommes libres et des citoyens!”

Sadi Carnot, Président de la République, confirme cette analyse.

“Condamnée à soutenir contre l’ancien régime une lutte gigantesque, la France a traversé des temps douloureux, où tous les partis ont successivement cédé à des entraînements à jamais regrettables. Elle n’a pas dévié de la voie qui, dès la première heure, fût tracée par les hommes de 89 : Constituante, Législative, Convention, autant d’étapes, autant de relais sur la route du progrès : Constitutionnels, Girondins, Montagnards, tous architectes du même édifice qui s’est achevé à travers les régimes successifs et qui abrite aujourd’hui tous les Français sans distinction d’opinion ni de partis.”

En 1939, la critique de la violence révolutionnaire, bien que plus vigoureuse, demeure, somme toute, modérée. Certes, Edouard Herriot déclare :

“Je n’accepte pas, pour ma part, de dire que la Révolution est un bloc. Elle a commis des erreurs, des fautes, et pis encore, les haines mutuelles des hommes ont entravé le mouvement des idées. Robespierre a trop souvent consulté l’ombre irascible de Robespierre”.

Mais il ajoute, après avoir évoqué le sort de Lavoisier et de Chénier :

“Les violences de la Révolution peuvent, pour partie, s’expliquer sinon s’excuser. Les hommes et les assemblées ont eu à lutter contre des préjugés plusieurs fois séculaires, contre des intrigues, contre des révoltes. faute plus grave encore : des Français des nobles, des officiers émigraient pour se soustraire aux lois nouvelles…”

Le discours, une fois encore, est tendu vers le présent. Il achève cette partie de son allocution par un appel à l’unité :

“Puisse cet anniversaire de la Révolution, survenant à des heures sérieuses, nous inviter à éliminer désormais de la vie publique toute violence, par égard filial envers une France qui a tant saigné pour maintenir son indépendance et nous garantir notre liberté.”

2.2. Le Bicentenaire : l’émergence de la notion de “guerre intérieure”.

En 1989, François Mitterrand aborde à deux reprises la question de la violence[10]. La première occasion lui est donnée en janvier 1988[11]. Le traitement de la question de la violence est rapide.

La Révolution faute d’être un bloc est un “processus”. “Année de plomb, de sang, de rêve et d’anticipation. Pour parler clair, sans chasser de mon champ de vision les massacres de septembre, les colonnes infernales, la loi des suspects et la guillotine, je constate que l’année 1792 vit entre autres choses, la chute de la monarchie de droit divin et la première élection directe au suffrage universel; l’année 1793, l’instauration du principe de l’enseignement gratuit et obligatoire; 1794, l’abolition de l’esclavage…”

Il y revient, avec plus de netteté, le 20 juin 1989. Après avoir cité Saint-Just, “l’exercice de la terreur a blasé le crime… La Révolution est glacée”, il commente :

“Je ne puis me défaire de ce jugement porté par l’un de ceux qui symbolisent précisément la violence froide d’un pouvoir qui ne connaissait qu’une peine, la mort… Et défilent dans mon esprit les images atroces de Nantes, de Lyon, des Carmes, des prisons de septembre. La liste est longue.
Ne faisons pas cependant l’injure, aux acteurs de la Révolution, de croire qu’ils s’affrontèrent pour peu de choses ou pour de délirants motifs. N’oublions pas la guerre à l’intérieur[12], la guerre à l’extérieur, les périls encourus par le pays, la Nation en danger. Sans indulgence pour les fautes, les excès ou les crimes, tâchons de comprendre, pourquoi, dans le mouvement complexe de la Révolution, à courage égal, à conviction égale, tous les choix ne se valaient pas.”

On voit, au travers de ces quelques extraits, apparaître une inflexion qui accorde une part croissante au poids des affrontements de la période révolutionnaire. Même si, en définitive, et il ne peut en être autrement, la fonction centrale de ces discours et d’inscrire la violence dans un sens, un code de valeurs, c’est à dire de rendre audible par une justification fondée partiellement sur les circonstances mais, surtout, sur le devenir, l’inaudible : la violence déchirant le corps social. La formulation ultime de François Mitterrand est, aussi, la plus nette. Celle qui pose la question de la violence révolutionnaire dans les termes les plus politiques, c’est à dire en termes éthiques.

Retrouve-t-on la même configuration en déplaçant notre champ d’observation vers les scènes locales?

III. L’évocation de la violence dans les cérémonies commémoratives locales.

3.1. La violence? Un produit exotique.

Une constation s’impose dès lors que l’on dépouille les discours des maires : la violence s’est produite ailleurs. Il ne s’est rien passé de notable dans la commune pendant la Révolution. Les affrontements sont renvoyés dans un “ailleurs” qui a pour nom la ville – et particulièrement Paris – ou la Vendée, région qui cristallise, comme à l’époque révolutionnaire, les résistances et les violences de cette période. Le déroulement pacifique de la révolution au village peut permettre de se reconnaître dans le bon sens d’ancêtres qui ont su opérer les changements nécessaires sans céder aux passions ni aux excès du temps.
La présentation de la pièce jouée à Etoile-sur-Rhône, Etoile 89, est éloquente. Alors que plusieurs scènes évoquent le débat autour de la création de la Garde nationale et la nécessaire défense des biens et des personnes, le texte lu en préambule disjoint la création de milices de toute référence à la violence.

“Vous n’aurez pas à rougir d’eux, car que vous aimiez un peu, beaucoup, passionnément, ou pas du tout la Révolution de 89, n’en doutez pas, les hommes et les femmes d’Etoile étaient remplis d’un grand amour de la Liberté et l’image qu’ils ont donnée de la Révolution est restée pure de toute violence [13]”.

La préface de l’ouvrage La Révolution à Campan (Hautes-Pyrénées) fournit un autre exemple de cette façon de se dédouaner de la violence révolutionnaire :

“La Révolution, ce mal nécessaire, n’a pas été à Campan l’horreur de sang et de la violence. Pour cette entité sociale et économique, située fort loin des sans-culottes et bonnets phrygiens parisiens, la ‘citoyenneté’, le sens aigu de la liberté et de l’indépendance étaient déjà présents dans cette «petite patrie» [14]”.

3.2. La neutralisation ludique.

A côté de cette première attitude qui consiste à révérer la pacifique révolution villageoise (ce qui correspond souvent au déroulement des événements communaux), un second type d’évocation de la violence s’effectue au travers de sa neutralisation ludique. Il s’affirme par la multiplication des symboles, tels que la guillotine, rappelant l’exercice de la violence . Rares sont les défilés villageois dans lesquels le “rasoir démocratique” ne tient pas une place de choix, démonstrations inimaginables en 1939 ou en 1889[15].

Passons sur les mauvais jeux de mots, comme celui choisi par les commerçants de Pierre-de-Bresse (Saône-et-Loire) intitulant leur opération vacances “prix guillotinés”. Mais que penser de ces multiples photographies qui associent sur une même charrette des enfants joyeux, enrubannés et une guillotine? Que dire de ces guillotines, aux dimensions réduites, portées comme un reliquaire sur les épaules d’hommes de la commune ou encore des stands “Chez Sanson” où “six têtes tombées c’est gagné” ?

“Ce défilé magnifique d’environ 200 enfants aux couleurs bleu-blanc-rouge entrecoupé d’un canon, d’une charrette et d’une guillotine, prête à couper la tête du condamné à mort, fut ovationné par un nombreux public.” Chavagne, fête des écoles publiques, 4 juin 1989, Ille-et-Vilaine.

Dans le même registre, les procès à la manière révolutionnaire, sans que l’on puisse y voir une once de critique envers une justice expéditive, ont été assez nombreux. On notera, encore, la volonté de redoubler le caractère sinistre de la mise en scène. Ici, le bourreau est cagoulé de rouge. Là, on voit derrière la guillotine un bourreau armé d’une hache[16]. A Corbarieu (Tarn-et-Garonne) “le corps décapité est promené sur la charrette”[17]. A Porchaire (Charente-Maritime) une photographie montre un citoyen bourreau qui semble des plus joviaux.
Au fil de ces scènes se dessinent deux grands types d’usage de la guillotine qui, tous deux, s’appuient sur un socle commun : la guillotine est aujourd’hui hors d’usage[18]. Le premier type renvoie à une utilisation ludique. Le ketchup, les claquements sinistres ne sont là que pour donner des couleurs à la fête. Le second type d’usage est plus pédagogique. Il privilégie la tension dramatique dans l’acte de transmission ou de rejeu du passé révolutionnaire.

Au terme de cette première exploration, l’évocation de la violence révolutionnaire, par les discours, par l’utilisation de l’emblématique guillotine ou, encore, par la mise en scène de la guerre civile dans le Léon (Finistère), à Clisson (Vendée) ou à Montsecret (Orne), semble pourvue d’une multitude de significations antagoniques et permet une lecture construite sur des approches idéologiques. Même si, dans cette dernière perspective, les innombrables scènes où la guillotine est simplement là pour mémoire posent problème.

C’est du côté des justifications des acteurs qu’il faut se tourner pour mieux saisir et comprendre cette diversité.

IV. Les fonctions d’une évocation.

Les motifs avancés pour justifier la mobilisation commémorative sont souvent les mêmes. “Faire quelque chose ensemble” paraît aussi déterminant que “faire quelque chose pour le Bicentenaire de la Révolution”. Ces motivations qui s’entrecroisent sont bien exposées par les habitants du petit village de l’Orne, Montsecret, dont le spectacle a retenu l’attention de la Mission[19]. L’idée de monter un spectacle provient d’un rejet : le “ras-le-bol des kermesses, du char fait pour le comice agricole”. Elle est née en novembre 1984, et elle a, aussitôt, rencontré un écho suffisant et le soutien de 170 participants sur une population de 537 habitants. “On avait commencé sans penser au Bicentenaire”. La première représentation eut lieu en juin 1986. Un éleveur explique qu’il a rejoint le spectacle au bout d’un an pour connaître les gens du village, tout en rappelant qu’il s’agit là du combat de ses “ancêtres” dont il ne sait pas s’il furent bleus ou chouans. Un professeur d’arts plastiques assure que l’expérience à laquelle toute sa famille participe depuis deux ans a permis de découvrir les gens du village et que, depuis lors, “la place du village a repris son rôle de forum”. Il assure qu’il existe au sein du spectacle une “chaleur familiale surtout au niveau des coulisses”. Pour un employé de la SNCF le spectacle a aussi permis de “se connaître”, “aujourd’hui, on va au bistro, on boit un coup ensemble, avec le prêtre… Avant [on ne se connaissait pas]… On est devenu une famille ensemble”. La brochure de présentation du spectacle rend fidèlement compte de cet état d’esprit.

“L’ambition initiale du Comité d’animation de Montsecret-Clairefougère est essentiellement de permettre à la population de se rencontrer, de mieux se connaître, et de prendre plaisir à agir, découvrir ou redécouvrir l’intérêt d’être et de faire ensemble au sein de son environnement immédiat. C’est pourquoi les responsables se sont tournés vers les richesses propres à Montsecret. Partant de la région, de son patrimoine tant historique que géographique, l’idée fut retenue de se pencher sur le passé communal”.

Un article de journal relatif au spectacle Nicolas Poirot présenté à Thairé l’Aunis (Charente-Maritime) évoque le même type de raison.

“[Les initiateurs du spectacle] refusent d’être orphelins du passé, comme ils refusent de ne pas savoir distinguer le chemin de leur vieillesse. Ils ne font pas du folklore. Ils vivent. Ils s’amusent. Ils jouent. Comprenons qu’ils se sont retrouvés. Ils sont ensemble.
Avant qu’on me demande de jouer le rôle du sergent recruteur, explique Sergio, je ne connaissais presque plus personne dans le village. C’est comme si j’étais devenu étranger chez moi. Maintenant, quand je vois la voiture verte que je voyais passer tous les jours, je ne me dis plus «Tiens, voilà la voiture verte» mais «Tiens, c’est Jacques» [20]”.

Les exemples de mention d’une “nouvelle fraternité” née du spectacle et de sa préparation, de l’union de toutes les catégories de la population abondent. En suivant les motivations qui président aux mobilisations locales et surtout aux spectacles qui, par nature, exigent une très longue préparation, un investissement personnel parfois lourd et auxquels l’ensemble de la famille peut le cas échéant être associé, nous avons été surpris de constater combien elles étaient proches de celles décrites pour le spectacle du Puy-du-Fou étudié par Jean-Clément Martin et Charles Suaud[21].
En effet, à la lecture de leur étude, on constate que Philippe de Villiers, pour réussir son projet, a d’abord tenté de fonder autour du spectacle une véritable communauté. – “Un geste de communauté qui force le quotidien à croiser les cœurs”[22]

C’est dans ces dernières motivations que l’on doit chercher le sens réel des manifestations du Bicentenaire. Résumons-nous si l’évocation ouverte de la violence, de la guerre civile est désormais possible, c’est que plus personne ne croît à sa possible reproduction. A partir de là tout devient audible – au niveau, du moins, des scènes locales – les instances nationales étant toujours tenues parler au nom de l’ensemble de la collectivité nationale. Dans ce cadre, favorable ou défavorable à la Révolution chaque évocation possède pour rôle essentiel de permettre à une collectivité de se fonder, à une sociabilité de s’épanouir dans la préparation et le déroulement du moment festif. L’enjeu devient, au sens le plus étroit, local. Le passé est sollicité, dépourvu de sens ou assorti d’un sens hérité, pour doter la collectivité d’une identité.
Le poids d’émotions et d’angoisses véhiculé par la notion de guerre civile n’a de sens de rapporté à la scène nationale, dans un champ d’affrontements structurés où les vieux clivages sont prêts à rejouer. Ce n’est pas le cas de la France du Bicentenaire même si, faire semblant que cela soit encore possible, que “le combat des mêmes contre les mêmes” se poursuit, n’est pas sans posséder une forte fonction de réassurance collective. L’inquiétude, en 1989, n’est plus du côté de l’affrontement. Elle est crainte de désagrégation. Ce dont témoigne, notamment, le succès des plantations d’arbres de la Liberté et la teneur des discours qui y sont prononcés.
François Mitterrand se bien l’écho des angoisses de ses concitoyens en déclarant : “L’absence de convivialité disloque notre société”[23]. Le passé, quel qu’il soit, est convoqué pour y remédier. Il sert alors de support à des mises en scène qui permettent, hors de tout sens, de toute perspective d’avenir, d’intensifier le présent. C’est ainsi que s’achèvent les guerres civiles, par épuisement des cadres qui les ont générées.
Patrick Garcia

1 : “Jacobinisme et bolchevisme sont au même titre deux dictatures, nées de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la réquisition et les taxes, et se proposant en dernier ressort un but semblable, la transformation de la société, et non pas seulement de la société russe ou de la société française, mais de la société universelle.” Albert Mathiez, Jacobinisme et bolchevisme, Librairie du Parti socialiste et de l’Humanité, 1920.
2 : Georges Lefebvre, La Révolution française, Paris, P.U.F, 1963, p.355.
3 : Albert Soboul, La Révolution française, Paris, Editions Sociales, 1983, p.288.
4 : Au sens que Michel de Certeau donne à cette notion. L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.
5 : Philippe de Villiers, Lettre aux coupeurs de tête et aux menteurs du Bicentenaire, Paris, Albin Michel, 1989, p.17.
6 : Steven Kaplan, Adieu 89, Paris, Fayard, 1993.
7 : Pour une analyse plus fouillée de ces entretiens voir : Collectif, “Passé présent : Les Français et leur Révolution”, EspacesTemps, n° 38-39, “Concevoir la révolution. 89, 68, confrontations”, 1988, pp. 25-35 et Patrick Garcia et alii, Révolutions, fin et suite. Les mutations du changement social et de ses représentations saisies à travers l’image de la Révolution et les pratiques du Bicentenaire, Paris, EspacesTemps-Résonance/B.P.I. Centre Georges Pompidou, 1991.
8 : Voir notre thèse, Les territoires de la commémoration. Une conjoncture de l’identité : le Bicentenaire de la Révolution française (1989), Université Paris I-Sorbonne, thèse de doctorat sous la direction de Michel Vovelle, octobre 1994.
9 : C’est à dire sans que des items soient proposés aux personnes interrogées.
10 : Pour une analyse de l’ensemble des discours du Président de la République voir notre article : “François Mitterrand, chef d’Etat, citoyen et commémorateur”, Mots, n° 31, juin 1992, pp. 5-26.
11 : Régis Debray est alors son conseiller pour le Bicentenaire.
12 : Souligné par nous.
13 : Thérèze Gaudenz, Rambert George, Etoile 89. Scènes de la vie d’un bourg du Dauphiné, Etoile en 1789, Nigel Gauvin, Etoile, 1989, p. 7.
14 : Marc Chicoulaa, Conseiller général de Campan, postface à Jean-Jacques Agostini, Aspects de la Révolution à Campan, Campan 1989.
15 : Voir : Mona Ozouf, “Célébrer, savoir et fêter”, Le Débat, n° 57, nov-déc 1989, pp. 17-33.
16 : Vallée-Mulatre (Aisne).
17 : Le Bulletin municipal précise, en légende de la photographie “A Corbarieu, on n’a pas peur des horreurs!”.
18 : Christiane Veauvy, qui fait la même constatation pour les festivités qui se tiennent dans la Drôme, commente ainsi l’humour avec lequel la guillotine est traitée lors du Bicentenaire : “La guillotine aurait-elle été à ce point omniprésente si la peine de mort n’avait été abolie au début des années 80? En tout état de cause, l’humour, ce moyen privilégié de conjuration de la peur, n’aurait pu investir la présentation de l’instrument du supplice «Chez Guillotin Maison fondée en 1792» pouvait-on lire devant l’une des façades du viol principal de Châtillon-en-Diois, qui débouche sur la place où l’abolition des privilèges était mise en spectacle le soir du 4 août”. Le même auteur cite un autre exemple, à Die, où lors du défilé, aux côtés de la machine reconstituée portant un panneau «Mort de Louis XVI», le “roi décapité marche, précédé de sa tête qui avance au ras du sol téléguidée”. Christiane Veauvy, “Manifestations estivales du Bicentenaire de la Révolution française dans la vallée de la Drôme. Enquête et interrogations sociologiques” in Les Drômois acteurs de la Révolution, Valence, Association drômoise pour la célébration du Bicentenaire de la Révolution française, 1990.
19 : Les témoignages ont été recueillis à partir des rushes du film de Serge Moati, A.N. 900 0519/116.
20 : “Un village réinvente l’art brut”, A.N. 900506/831.
21 :Jean-Clément Martin, Charles Suaud, Le Puy du Fou. Histoire en revue et politique de la mémoire., Nantes, Lersco-CNRS/Université de Nantes, dactyl.1991.
22 : Philippe de Villiers, Le Puyfolais, 1978 n°1, cité par Jean-Clément Martin, op cit., p.11.23 : Entretien à l’Express, juillet 1989.
[1] “Jacobinisme et bolchevisme sont au même titre deux dictatures, nées de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la réquisition et les taxes, et se proposant en dernier ressort un but semblable, la transformation de la société, et non pas seulement de la société russe ou de la société française, mais de la société universelle.” Albert Mathiez, Jacobinisme et bolchevisme, Librairie du Parti socialiste et de l’Humanité, 1920.
[2] Georges Lefebvre, La Révolution française, Paris, P.U.F, 1963, p.355.
[3] Albert Soboul, La Révolution française, Paris, Editions Sociales, 1983, p.288.
[4] Au sens que Michel de Certeau donne à cette notion. L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.
[5] Philippe de Villiers, Lettre aux coupeurs de tête et aux menteurs du Bicentenaire, Paris, Albin Michel, 1989, p.17.
[6] Steven Kaplan, Adieu 89, Paris, Fayard, 1993.
[7]Pour une analyse plus fouillée de ces entretiens voir : Collectif, “Passé présent : Les Français et leur Révolution”, EspacesTemps, n° 38-39, “Concevoir la révolution. 89, 68, confrontations”, 1988, pp. 25-35 et Patrick Garcia et alii, Révolutions, fin et suite. Les mutations du changement social et de ses représentations saisies à travers l’image de la Révolution et les pratiques du Bicentenaire, Paris, EspacesTemps-Résonance/B.P.I. Centre Georges Pompidou, 1991.
[8] Voir notre thèse, Les territoires de la commémoration. Une conjoncture de l’identité : le Bicentenaire de la Révolution française (1989), Université Paris I-Sorbonne, thèse de doctorat sous la direction de Michel Vovelle, octobre 1994.
[9] C’est à dire sans que des items soient proposés aux personnes interrogées.
[10] Pour une analyse de l’ensemble des discours du Président de la République voir notre article : “François Mitterrand, chef d’Etat, citoyen et commémorateur”, Mots, n° 31, juin 1992, pp. 5-26.
[11] Régis Debray est alors son conseiller pour le Bicentenaire.
[12] Souligné par nous.
[13] Thérèze Gaudenz, Rambert George, Etoile 89. Scènes de la vie d’un bourg du Dauphiné, Etoile en 1789, Nigel Gauvin, Etoile, 1989, p. 7.
[14] Marc Chicoulaa, Conseiller général de Campan, postface à Jean-Jacques Agostini, Aspects de la Révolution à Campan, Campan 1989.
[15] Voir : Mona Ozouf, “Célébrer, savoir et fêter”, Le Débat, n° 57, nov-déc 1989, pp. 17-33.
[16] Vallée-Mulatre (Aisne).
[17] Le Bulletin municipal précise, en légende de la photographie “A Corbarieu, on n’a pas peur des horreurs!”.
[18] Christiane Veauvy, qui fait la même constatation pour les festivités qui se tiennent dans la Drôme, commente ainsi l’humour avec lequel la guillotine est traitée lors du Bicentenaire : “La guillotine aurait-elle été à ce point omniprésente si la peine de mort n’avait été abolie au début des années 80? En tout état de cause, l’humour, ce moyen privilégié de conjuration de la peur, n’aurait pu investir la présentation de l’instrument du supplice «Chez Guillotin Maison fondée en 1792» pouvait-on lire devant l’une des façades du viol principal de Châtillon-en-Diois, qui débouche sur la place où l’abolition des privilèges était mise en spectacle le soir du 4 août”. Le même auteur cite un autre exemple, à Die, où lors du défilé, aux côtés de la machine reconstituée portant un panneau «Mort de Louis XVI», le “roi décapité marche, précédé de sa tête qui avance au ras du sol téléguidée”. Christiane Veauvy, “Manifestations estivales du Bicentenaire de la Révolution française dans la vallée de la Drôme. Enquête et interrogations sociologiques” in Les Drômois acteurs de la Révolution, Valence, Association drômoise pour la célébration du Bicentenaire de la Révolution française, 1990.
[19] Les témoignages ont été recueillis à partir des rushes du film de Serge Moati, A.N. 900 0519/116.
[20] “Un village réinvente l’art brut”, A.N. 900506/831.
[21] Jean-Clément Martin, Charles Suaud, Le Puy du Fou. Histoire en revue et politique de la mémoire., Nantes, Lersco-CNRS/Université de Nantes, dactyl.1991.
[22] Philippe de Villiers, Le Puyfolais, 1978 n°1, cité par Jean-Clément Martin, op cit., p.11.
[23] Entretien à l’Express, juillet 1989.