20100107

Le bonheur suisse, ou l'identité de l'identique.

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Einmal im Jahr, kurz vor Weihnachten, beschert eine Gruppe von Wissenschaftlern aus Bielefeld den Deutschen die Ergebnisse einer eher ungemütlichen Studie. Es geht nämlich darum, wie offen die Deutschen ihren ausländischen Mitbürgern begegnen, und wie tolerant sie gegenüber Minderheiten sind. Und jedesmal kommt dabei heraus, was eigentlich keiner richtig zugeben will: Die Deutschen sind ZIEMLICH fremdenfeindlich. Auch im Krisenjahr 2009, in dem sich natürlich eine Frage besonders aufdrängt: Schürt die Wirtschafts- und Finanzkrise die Vorurteile gegen Fremde und Minderheiten noch? Es gibt natürlich auch Lichtblicke. Bestes Beispiel: Die Großmoschee in Duisburg-Marxloh. Die hat vor einem Jahr eröffnet. Und hier zieht die muslimische Gemeinde zusammen mit den Nachbarn eine durchweg positive Bilanz.

The current Swiss vote on the ban of minarets serves as a good basis to consider the relationship between Europe and its identity. Throughout the continent, an increasing resort to the concept of “identity” (national, cultural, etc.) is leading to the réaffirmation of boundaries. From one example to the next, we can witness the opposite mentality from that which the European Spectator has attempted to promote: to break away from these false identity facts.

Il n’est pas du tout hasardeux de profiter de la délibération suisse concernant la construction des minarets auprès des mosquées pour reposer la question de l’Europe et de ses rapports avec l’identité ou avec ce qu’elle croit être son identité. Dans toutes les parties de l’Europe, nous vivons la multiplication des recours à l’identité (nationale, culturelle, ...), dont résultent des réaffirmations de frontières et des exclusions. D’un cas à un autre, c’est tout une stratégie qui se met en place, à l’encontre de ce que le Spectateur européen s’est donné pour ligne directrice : la sortie de ces fausses évidences identitaires, l’affirmation de la traductibilité de toutes langues et de la nécessaire ouverture à l’altérité de l’autre et de soi-même dès lors que l’on se refuse à se ranger sous une communauté de l’un homogène.

Précisément, l’affaire suisse peut nous aider à identifier les traits les plus saillants de la menace braquée sur un autre régime de l’altérité dans un espace qui pourrait au contraire faire du dissensus (interne et externe) exprimé et de la politique la ressource même de la vie de la cité. Et qui pourrait, simultanément, rappeler que la citoyenneté n’est pas une question d’appartenance identitaire, mais un acte ou une pratique dissensuelle, et donc politique, parce qu’ils confrontent l’égalité à l’inégalité, plutôt que les uns aux autres sur des motifs d’enfermement.

C’est, en première approche, une affaire esthétique. Du moins, la question finalement centrale, et sur laquelle nous allons revenir, s’expose immédiatement en termes esthétiques. Ce n’est sans doute pas pour rien que cette concentration sur le sensible vient en avant. Affiches, discours et conversations semblent ne faire tourner leur propos qu’autour de l’architecture : un minaret, d’ailleurs apparemment plus que la mosquée elle-même (quoique l’argument, d’ailleurs théologiquement valide, de mosquées sans minarets, soit aussi pénible à entendre, s’il vient du même bord !). Un minaret, comme si déjà dans cet élément du bâtiment se logaient toutes les difficultés : il domine de haut, il permet d’observer la vie suisse sans qu’on soit vu, il ressemble à un obus, il étend son ombre sur le paysage, ...

On l’aura compris, cette esthétisation du problème ne déclame rien d’autre que des « valeurs » ou ne sous-tend que des images contraires : la paix suisse du paysage d’antan, l’idylle pacifique de la vie pastorale, les vallées et les monts de Jean-Jacques et les exaltations du costume de Heidi. Une sorte d’identité culturelle qui n’est rien d’autre qu’un ensemble de valeurs objectivées dans un paysage de carte postale et sur lesquels on croit que repose une société. Et c’est cette identité suisse, résultat d’un référendum, qui est donnée comme l’unité d’un peuple souverain. Une unité-identité « naturelle », homogène par conséquent, du peuple habitué à ses clochers. La figure est répandue, qui énonce sans faiblesse ou interrogation l’identité de l’identique.

On ne prête alors même plus attention à ces propos, vécus comme « naturels », qui refoulent l’altérité. Avec la politique d’exclusion, le commerce de l’identité et le folklore de la fiction sont passés par là, qui nous ont simultanément habitués à des images de notre identité (suisse ou non, bientôt européenne). Dès lors poser la question de l’identité à partir d’un partage esthétique, cela revient à faire jouer pleinement, mais subrepticement, la définition de l’appartenance au tout de la communauté à partir d’un espace de visibilité et d’énoncabilité, et de la manière de les définir. On ne voit donc même plus, dans cette affaire, ce que peut apporter au débat la reconnaissance de l’existence de Suisses (européens) musulmans.

Enfin, l’ensemble de ces traits, qui peuvent cependant absorber des différences jusqu’à une certaine limite, trouve sa synthèse dans une seule particularité, montée en fiction de l’immigré. Elle nous vaut une équation ravageuse : musulman = immigré = étranger = clandestin = délinquant ou terroriste. Non seulement il s’agit d’une fiction, relativement aux musulmans suisses. Mais il s’agit aussi d’une fiction relativement aux différentes modalités de l’immigration (il y aurait ainsi les « bons » et les « mauvais » immigrés). Enfin, il s’agit d’une fiction, et cette fois encore plus dangereuse, dès lors qu’elle mue une multitude de cas en un objet de crainte.

Or, à l’égard de la question religieuse, d’abord, la seule position claire est celle de la laïcité qui devrait appeler les citoyens à débattre du statut égal à conférer aux religions dans l’espace du gouvernement libéral parlementaire démocratique. Car évoquer ici la laïcité, cela ne peut consister à faire de l’espace public l’instrument de lutte contre le seul Islam, sous prétexte d’une neutralité qui place en son sein certaines Eglises. La laïcité doit-elle exclure toute présence publique de toutes les religions ou l’inclure ? Quant à exclure l’une d’elle ?

A l’égard de la question de l’identité, le problème central demeure celui-ci : à partir du moment où les citoyennes et les citoyens acceptent de réduire la politique au cadre de l’identité et de croire qu’ils doivent défendre « leur » culture, quelle place reste-t-il pour une ouverture sur l’altérité qui exige une déprise de soi ? Qui exige par conséquent que chacun se conçoive comme l’autre de l’autre et que la culture soit comprise comme déprise. En un mot, le problème central n’est pas du tout « l’immigré », l’autre, mais « nous » et notre conception de nous-mêmes.

Au demeurant, on se méfiera donc aussi de la manière dont on discute ce problème et de la manière dont les gouvernements s’en servent pour des desseins particuliers. Quelle publicité convient-il de lui donner, à partir de quels mots, qui ne sauraient être d’indignation ? Quelle ampleur et orientation des débats ? En en parlant, comment ne pas encourager au réveil plus tenace des racismes ambiants qu’il importe toutefois d’affronter ?

Enfin, et pour clore cette brève mise au point, on en conclura qu’il est urgent de débattre publiquement de nos fictions, de nos fantasmes, de nos réductions, ce qui signifie aussi refuser de discuter de l’identité (nationale, européenne) dans les termes dans lesquels elle est constamment présentée. Le refus de conduire de manière ouverte des discussions politiques publiques est aussi la source des haines politiques, qui soldent uniquement la confiscation de la politique.

Si donc l’affaire des minarets suisses a de l’intérêt pour tous, c’est que, en dehors de son aspect émotionnel, elle est l’occasion de mettre en lumière le jeu de cache-cache politique qui est au cœur de la question de l’identité. A contrario, Le Spectateur européen ne cessera pas de tenter de nous reconduire à une conception positive de l’altérité et du dissensus.

Christian Ruby

Lien :

http://www.dailymotion.com/video/xaxxvq_rem-koolhaas-lenjeu-capitales_creation

Dans ce numéro (à partir de Janvier 2010), nous allons mettre en ligne des articles portant sur Istanbul, capitale européenne de la culture (avec la ville de Pec, en Hongrie), sur des recherches européennes.