20100301
Exercices d’altérité…
20100207
Editorial
La désignation annuelle d’une ou de plusieurs villes pour passer momentanément pour les capitales européennes de la culture - cette année Essen, Pec et Istanbul - doit nous interroger, puisque le Spectateur européen veut devenir un Observatoire des phénomènes culturels européens. Ce qui nous intéresse dans le choix de l’année 2010, ce n’est pas tant l’existence d’une telle « capitale » (le geste n’est pas récent, et nous en avons déjà parlé dans un numéro précédent) que la mise en relation de plusieurs « capitales », et l’obligation qui nous est faite de nous interroger sur les réseaux ainsi constitués, ainsi que sur l’extension du territoire culturel de l’UE ainsi nécessairement produit (au profit de l’Europe ?).
Essen, Pec, Istanbul, die Grand Tour 2010. Die Grand Tour lädt ein, die kulturelle vielfalt an Ruhr, Rhein, Osten, Türkei zu entdecken. Schon im Essen, im Kulturhauptstadtjahr profitieren vor allem Essens Museen von kostspieligen Investitionen. Drei Städten mit Projekte und Veranstaltungen wollen, in 2010, mit neuen Bildern alte Klischee ersetzen : Essen, Pec, Istanbul. Am 9 und 10 Januar hatte auf dem UNESCO-Welterbe Zeche Zollverein (Essen), dem Wahrzeichen des Ruhrgebiets, das Kulturhaupstadtjahr durch den Bundespräsidenten Horst Kölher im Beisein des Präsidenten der europäischen Kommission Josè Barroso eröffnet. Oliver Sheytt, Geschäftsführer der RUHR.2010 Gmbh : « Unser Motto in 2010 lautet Wandel durch Kultur, Kultur durch Wandel. Wir werden der Welt zeigne, dass das Ruhrgebiet nicht langer Staub, sondern Zukunft atmet ». Auch im Istanbul und Pec. Der Ruhrpott stellt sich aus, Vieles ist gelungen in Pec und Istanbul. Verbindet europaïsche Kultur Essen, Pec und Istanbul ?
Essen, Pecs ve Istanbul'un bu sene Avrupa kültür başkenti ilan edilmesi, Avrupa kültürülerinin ilişkilerini inceleyen Avrupalı Izleyicinin doğal olarak ilgi alanına girmiştir. Bunun nedeni bu şehirlerin Avrupa kültür başkenti olması değil. Avrupalı Izleyicinin ilgisini çeken nokta bu sene "başkentlerin" seçilmesi ve bu başkentlerin nasıl birbiriyle ilişki kurduğudur. Başkentlerin coğul olması Avrupa topraklarında Avrupa kültürlerinin geliştiğinin göstergesidir.
The title « European Capital of Culture » was designed to help bring European citizens closer together. This was the idea underlying its launch in June 1985 by the Council of Ministers of the European Union on the initiative of Melina Mercouri. Owing to the many visitors it has attracted, the title has since gone from strength to strength in Europe. This event is different from other cultural events by its size and its visibility. It requires a high standard of artistic quality. Over the years, this event has evolved without losing sight of its primary objective: to highlight the richness and diversity of European cultures and the features they share, promote greater mutual acquaintance between European citizens, foster a feeling of European citizenship. Over the years, this event has evolved without losing sight of its primary objective: to highlight the richness and diversity of European cultures and the features they share, promote greater mutual acquaintance between European citizens, foster a feeling of European citizenship.
The yearly designation of one or more cities as Europe’s cultural capital – this year’s contenders being Essen, Pecs and Istanbul – is an issue that should be addressed by The European Spectator if it is to be an observatory of European cultural phenomena. What we are interested in for the 2010 selection is not so much the existence of such a “capital” (indeed, the concept is not new and has already been addressed in a previous issue) as the interconnectedness of many such “capitals” and the resulting networks, as well as the growth of the EU cultural territory that necessarily ensues (to Europe’s benefit?).
La designatzione anualle di una citta europea come capitale europe momentanea – quest’anno Essen, Pec et Istanbul - deve portarci a interogarci, perche il /Spettatore Europeo /vuole diventare un Observatorio dei fenomini culturali europei. Quelo che ci interessa
nella scelta dell 2o1o, non e poi cosi tanto l’essistenza di una “capitale” (l’initziativa non e nuova, e ne abbiamo gia parlato in un numero precedente) ma piutosto la messa in rapporto di tante “capitale”, e anche l’obligatzione che ci viene di interogarci su questi rapporti che si creano in consequenza. L’ultima cosa che ci viene a mente quando guardiamo questo fenomeno e l’estensione di un territorio culturale dell’U.E. che si crea necessariamente (al
profito dell’Europa?).
Nos lecteurs voudront donc bien nous passer la nécessité de décrire les lignes de force dessinées ainsi par ces désignations annuelles sur une carte géographique. De souligner une topographie. Ce qui saute aux yeux en revanche, c’est la construction ainsi imposée par la culture d’un jeu sur les frontières, qu’il s’agisse de celles des pays, celle des accords européens (UE), ou celles des rapports culturels officiels. Les rapports et les devenirs culturels ne sauraient être bornés dans et par des frontières. L’intelligence de ce choix renvoie par conséquent aux interrogations qui structurent une hypothétique culture européenne engagée dans ses dissensus et par ses passeurs : Comment forcer des limites ? Comment les oeuvres circulent-elles malgré les frontières ? Comment les langues travaillent-elles les unes par rapport aux autres ? Comment organiser moins des rapports à une quelconque identité, dans tous les cas fictive, que les rapports à et d’altérité ?
A ce propos, il est possible de se demander si le champ des arts a pris une dimension européenne et laquelle ? Utilisons pour comprendre cette question une notion élaborée par Goethe, celle de « corps artistique ». Il entend par là l’organisme vivant formé par les arts et leurs institutions en Europe. Or, donc la question est de savoir si un tel corps existe de nos jours, et comment il fonctionne (à l’identité, à l’altérité ?). Qu’il existe, il est difficile de le nier : Le Louvre, la Tate galerie, le Prado, mais aussi les musées de Prague, Berlin, ... ont tous changé de figure et se sont mis en correspondance réglée. Mais en vue de quel fonctionnement ? Lisse, commercial, touristique ! Les autorités en ont chassé la vulnérabilité artistique, et les déséquilibres possibles, voire nécessaires, entre les œuvres ou les effervescences qu’elles produisent. Qu’il existe aussi au niveau des Biennales (Venise, Cassel, Istanbul, ...), dont beaucoup regrettent la multiplication, ce n’est pas critiquable pour ce nombre, mais pour la répétition des œuvres, des choix, des options, signes éclatants d’une impasse d’un faux projet de culture européenne qui vise à l’homogénéité par fait de commerce culturel.
La production artistico-touristique est, à cet égard, indigente. S’il fallait pointer des moments clef dans l’éveil possible du goût esthétique des jeunes européens, on serait bien en peine, sauf à observer que les expositions diffèrent peu d’un bout à l’autre de l’Europe.
Mais il en va de même pour la culture générale. En Europe, le problème central sur ce plan est identique au précédent. Il est d’ouvrir le travail de pensée à de nombreux auteurs « étrangers », c’est-à-dire ignorés en Europe, par les lecteurs, par les traducteurs, par les éditeurs. Nous pensons à Edward Saïd en Palestine, Alvaro Garcia Linera (Bolivie), Slavoj Zizek (Slovénie), Ernesto Laclau (Argentine), Seyla Benhabib (Turquie), Roberto Mangabeira Unger (Brésil), Kojin Karatani (Japon), Homi Bhabha (Inde), Nestor Garcia Canclini (Mexique), Achille Mbembe (Cameroun), Wang Hui (Chine).
C’est sans doute parce que ces auteurs, d’une manière ou d’une autre, mettent en jeu le concept de souverainté dans la mesure où il enferme, qu’ils sont exclus de la publicité. Ce qui nous oblige à deux choses : tenter d’en parler et de référer leurs ouvrages, et revenir sur le concept de souveraineté. On en connaît les traits fondamentaux : la suprématie du pouvoir d’Etat (pas de pouvoir supérieur), la perpétuité dans le temps, le décisionnisme, la complétude (la souveraineté ne peut être partagée), la non-transférabilité (elle ne peut être donnée), et la juridiction spatiale (territorialité). Il nous fait évidemment travailler à savoir comment ce concept a rendu compte longtemps d’une formation nationale des européens, comment il peut être remis en cause sans être simplement transféré à un niveau européen, et comment nous pouvons en dépasser définitivement la portée sur les question culturelles.
Ce numéro du Spectateur européen offre ainsi une première exploration de ce concept en se consacrant à Istanbul, à la marge même des souverainetés anciennement délimitées. Exercice d’altérité et donc de culture ?
Signalons au passage que nous devons certaines des traductions ici publiées à deux nouveaux membres de notre bureau : Hélène Zotiadès et Oliver Brenni. Ils s’ajoutent à la liste publiée dans le numéro 2009/03.
20100206
Istanbul, cosmopolitique ?
Die Benennung der „Europäischen Kulturhauptstadt" trägt dazu bei, den Reichtum, die Vielfalt und die Gemeinsamkeiten des kulturellen Erbes in Europa herauszustellen und ein besseres Verständnis der Bürger Europas füreinander zu ermöglichen. Einige Tage nach dem 1° Januar, begleitete die fotographers Deniz Özgün und Barış Gürsel Istanbul Einwohner, die einen Teil ihrer Stadt erkundeten und entdeckten. Die Meschen seien ihm heiter und glücklich vorgekommen. ??? Fotos zeugen von der künstlerischen Kraft Istanbuls. Im Lauf der Zeit ist die Empfindlichkeit gegenüber die Passenten kontinuierlich gewachsen.
Comment la photographie peut-elle parler avec ses moyens propres d’une capitale culturelle ? Elle ne reflète rien mais construit des significations. Il n’y a rien à voir en tant que tel. En revanche, le regard porté par les photographes Deniz Özgün et Barış Gürsel peut manifester des lignes de force, des perspectives, des associations ou dissociations qui sont autant d’appels à un travail du spectateur, afin qu’il tire lui-même de la proposition faite la matière d’une analyse. Nous remercions vivement les deux photographes qui nous ont ici prêté leur concours.
Portraits of a town, by Deniz Özgün and Barış Gürsel. How can we interpret this choice of photographs ? Above and beyond the great documentary interest, it is the technique of the photographers that catches our attention. The exhibit feels like a random stroll through a town, seen through the eyes of two informed spectators who capture the sculptural effects of buildings and its inhabitants, in their wanderings. In many photographs, the viewing angle gives priority to edges, putting the accent on vertical lines. The viewer also senses the pleasure of the confrontation between the photographer and the people. It is not a coincidence that these images are so filled with human presence.





20100205
Istanbul m'a avalée
Beyoğlu est un quartier central d'Istanbul. Une ville dans la ville plutôt, qui regroupe plusieurs quartiers fameux: Galata, Taksim, Cihangir, Karaköy....
Il fut d'abord appelé Pera, qui signifie l'autre coté (grec), car situé sur la rive opposée de l'implantation historique d'Istanbul : Sultanhamet, Fatih où l'on trouve Sainte Sophie... Il fut occupé par les vénitiens et surtout les génois, qui acquirent ces terrains suite à un accord passé avec l'empire byzantin et ce jusqu'à la chute de celui-ci (1453). Malgré tout, l'implantation européenne persista, et connu une nouvelle heure de gloire au 19ème siècle, avec l'implantation des ambassades, des Banques (Bankalar Caddesi : la rue des banques). C'est aussi à cette période que le quartier s'étend, recouvrant les cimetières. Avec la chute de l'empire et l'avènement de la république, 1920, les riches européens désertent la zone, et le quartier sombre dans la pauvreté et le délabrement jusqu'aux années 90. Il reste pourtant cosmopolite, accueillant les populations arméniennes, grecs, kurdes, mais aussi les immigrant turques venus de la campagne d'Anatolie (partie asiatique de la Turquie). Dans les années 90, la ville lance une grande campagne de restauration, qui accompagne le retour des milieux « artistiques et intellectuels ». Le quartier contient deux emblèmes actuels de la ville : l'avenue Istiklal, et la Tour Galata, mais est parsemé partout de monuments en tout genres : églises, mosquées, vieilles bâtisses, hans, ambassades....
J'ai passé une année dans Istanbul, et quasi exclusivement dans ce quartier. Ma fenêtre, Ma rue, Mes commerçant, Mes amis, Mes bars, Mes lieux favoris, se trouvaient tous dans « le fils du gouverneur », traduction littérale de Beyoğlu.
J'ai retrouvé ce quartier dans deux livres : Murmures à Beyoğlu, de David Boratav et Bonbon Palace, de Elif Shafak.
Les deux auteurs sont d'origine turque, mais tout deux ont quitté ce pays. Boratav a vécu son enfance là-bas avant de s'exiler pour la France et l'Angleterre. Shafak née à Strasbourg, a vécu loin de la Turquie avant de s'installer à Istanbul.
Deux livres, deux facettes, deux visions de la ville. Boratav, en faisant appel à ses souvenirs, nous parle d'un Istanbul qui se regarde, se sent, s'écoute, tout en étant dedans. Dans le livre de Shafak, on perçoit la ville à travers les histoires des habitants d'un immeuble, de l'intérieur. La ville est pourtant sous-jacente à toutes ces vies. Elle se confond avec elles. Ma vision est par contre plus extérieure, celle d'un voyage plein d'émerveillement, mais qui se construit d'un point de vue de spectateur de cette ville. Ceci n'exclut pas une vision déformée de la réalité.
« La ville » signifie dans les précédentes lignes Istanbul et Beyoğlu à la fois. Parler de Beyoğlu en revient à parler d'Istanbul dans ce qu'elle représente Même si cela n'est pas total, même si nombres de quartiers de la ville ne lui ressemble pas du tout, ce qui fait l'âme de cette ville est omniprésent là, comme dans beaucoup d'autres, mais peut être plus ici et dans les autres quartiers historique que dans ces centaines de quartiers qui l'ont grossi durant ce siècle. Je parlerai donc d'Istanbul de manière générale, sans préciser si cela concerne particulièrement Beyoğlu ou sa globalité.
Comment parler d'Istanbul? Comment ces deux auteurs la perçoivent?
Il n'est pas possible de rester neutre en parlant de la ville, de celle-ci en particulier. La démesure, par sa taille, ses excès et ses contrastes, saute aux yeux de celui qui voyage, comme du lecteur des deux livres précédemment cités. Formes, mouvements, couleurs et sons foisonnent partout, changent d'un lieu à l'autre, perturbent notre perception. La description de la ville passe donc d'abord par un tableau qui inévitablement souligne la surenchère, mais aussi la complexité de sa forme.
Un extrait de Shafak introduit ce dernier point en disant qu'« Istanbul est une ville où ce sont les rues qui se sont adaptées à l'implantation des bâtiments et non les voies de circulation qui ont déterminé le plan de construction... ». Pour le dire d'une autre manière, là-bas le moyen le plus court pour aller d'un point à un autre n'est pas la ligne droite, car il n'y en a pas!
C'est une ville labyrinthe, dont le plan est mis en trois dimensions par le relief où les rues «s'échappent en ravines vers le Bosphore », et « se tortillaient et louvoyaient en fonction du tracé des bâtiments; toujours petites entrelacées, découpées elles ressemblaient vu de haut aux
circonvolutions du cerveau. À ce train là les bâtisses barrant le passage aux routes et les routes empiétant sur les bâtisse, tout le secteur grandit, enfla et se boursoufla comme un poisson ahuri, depuis longtemps repu mais toujours insatiable. ». L'image du cerveau parle d'elle même, et une simple photo aérienne suffit pour le vérifier encore aujourd'hui.
Au milieu de ces méandres, à travers les brèches qui s'ouvrent au hasard d'une rue et qui
offrent subitement une vue exceptionnelle, on découvre alors la gamme chromatique de la ville. « Istanbul, c'est comme un tableau abstrait. Soit tu sais à quoi les couleurs correspondent, soit tu l'ignores, et alors tu dois t'en remettre à l'Istanbullu. ». Je ne suis pas Istanbullu. Malheur à moi !
Mais j'ai perçu ces teintes changeantes. J'ai admiré des dizaines de fois « du rose et des reflets gris quand le soleil se couche »4, remarqué qu'« Istanbul, vue de Beyoğlu, est une ville bleue avec du vert ». Une rue peut sembler grise au premier coup d'œil, puis le regard se porte en détail sur celle-ci, des centaines de teintes apparaissent, acides ou passées, des constructions du bleu aux jaunes les plus lumineux. Ces couleurs changent au fil des journées, des saisons, de l'humeur de la ville comme le montre Shafak, lorsqu'Agripina découvre la ville pour la première fois : « les jours de brouillard, comme le savaient très bien tous les stambouliotes, la ville elle-même oubliait de qu'elle couleur elle était ».
Couleurs et formes, voici en quelque sorte, la partie carte postale de la ville, celle qui s'admire. Mais Istanbul est bien plus, ce sont des sons, un murmure comme l'annonce le titre du livre de Boratav, et « ...c'est l'odeur. Avant même de s'approcher de la ville, même de loin, les étrangers peuvent déjà la percevoir. ».
Dans ma rue l'odeur dominante l'hiver était celle du bois de chauffe, pas n'importe lequel, le bois de récupération, chargé de colle et de produits chimiques en tout genre, une odeur qui pique les yeux. L'été, c'était un mélange d'épices, de poubelles, de fritures et, par jour de chance, du Bosphore. Odeurs et sons viennent de partout, du plus prêt comme du lointain, et si on s'y habitue, on ne peut les éviter.
De même pour Boratav, « Sur les quai de Karaköy le mouvement est permanent. L'air est chargé de saveurs, l'anis, les cigarettes du père, un effluve de lait brulé, des charbons qui se consument sous les poêles des vendeurs de châtaignes. A l'oreille, ce sont des appels, des pas, des raclements des roues et de semelles, des frôlements d'étoffes, et contre le quai noir les clapotis, les sucements et éclaboussures d'un univers entier, le Bosphore. ». La liste variée, n'est pas exhaustive : Friture des vendeurs de Balik Etmek, relent de la Corne d'or, gazole des vapeurs, ou bruit de moteur, appel du Muezzin, d'un vendeur ambulant sont les premiers sons qui viennent s'ajouter à cette description des quais dans mes souvenirs.
Formes, sons, odeurs, couleurs... mais tous ensembles, et tous incroyablement présents. Voilà Istanbul. Et plus particulièrement Galata dans l'extrait de Murmures à Beyoğlu qui suit : « Rihtim Caddesi, rue des Quais. Cagettes, planches, bois pourri, toiles trouées, pierre et poutres qui pointent des maisons de bois aveugles, capharnaüm magnifique, quartier de Galata, entassement de fibres et métaux, particules de poussière, eau en suspension et émulsion, milliers de reflets dans la lumière. Le coing fait une bosse dans mon pantalon. Une rue remonte entre les ateliers de ferronnerie jusqu'à Tepebasi, pleine d'hommes occupés à tout et à rien. Les doigt des vieux jouent avec les billes de leurs chapelets, les bras des jeunes portent des plateaux chargés de verres et de croutes de friandises, des apprentis à demi nus portent des cargaisons, des contremaîtres donnent des ordres que personne n'entend; les bruits de la ferraille, le crissement des tours, les enclumes qui résonnent […] La faute (cf : le vol du coing) disparaît dans l'effréné bazar. La ville est mon royaume [...] la corne d'or qui flamboie dans la lumière matinale. » Il retranscrit l'ambiance par une agglutination de flashs, une énumération de détails qui remontent à la surface, comme ce « coing » dans sa poche faisant une bosse ou encore l'enchainement dans une même phrase de vision et de sons.
Cette longue description traversant les échelles, du coing à la corne d'or, révèle le trop plein de sensations, de perceptions et l'incapacité de tous noter, de tout discerner: voilà la ville, un trop de tout en mouvement qui plus est: « Devant l'embarcadère, les formes grises des passagers s'élancent, passent les tourniquets, la mer se soulèvent, l'hélice du ferry fait tourner l'eau du Bosphore, qui d'un bleu sombre passe au vert fluorescent. Un autre vapeur arrive et déverse sur le quai une foule compacte de visages effacés par la multitude, sauf pour ce vieux en turban [...]. ».
Ce vieux en turban fait parti de ces détails qui marquent, qui ressortent de ces scènes car il n'y ont pas leur place. Il est perdu, cherche sont chemin, pendant que la foule déterminée avance.
Pour lui comme pour le voyageur, la ville nous assaille, nous déstabilise. De cette manière, l'auteur exprime l'hyper-sollicitation des sens, le tourbillon qui nous entoure et par lequel on se laisse porter parfois, mais que l'on tente de fuir aussi, car trop c'est trop. Pour Sidar, personnage de Shafak, la ville est devenue insupportable. Il ne trouve le repos que dans le sous-sol qui lui sert de chambre. « Ici, il pouvait se tenir loin du chaos qui déchiquetait chaque recoin d'Istanbul, demeurer parfaitement serein au milieu de l'agitation effrénée » « C'est surtout en fin d'après-midi que la quiétude insulaire de l'appartement numéro 2 atteignait la force de l'évidence. À cette heure de la journée, un tumulte insupportable ne faisait qu'une bouchée de Bonbon Palace... »
La description passe d'expression tel que « jouent avec les billes », « capharnaüm géant», « mon royaume », « flamboie » chez Boratav, à des terme comme « chaos », « déchiquetait », « tumulte insupportable » pour Sidar. Même Boratav, de retour sur dans sa ville ressent cette oppression : « Moins de trois jours après mon arrivée à Istanbul, j'avais mon lot - plus que mon lot en vérité d'expériences fortes à la sauce turque. »
Perpétuellement sollicité, perturbé ou encore déstabilisé par une multitude de sons, d'odeurs, de matières et de couleurs, de méandres, comment alors ne pas perdre la tête dans cette ville. Ou plutôt comment résister à la folie qui nous y entoure. Istanbul est folle: psychotique, et même schizophrène. Schizophrène car cette ville est l'un et son autre à la fois, son opposé.
Et si cette cité peut être folle, c'est qu'elle est vivante. « Istanbul'da », à Istanbul, mais littéralement « dans » Istanbul, en elle. Tout d'abord, on ne peut penser et parler de la ville sans percevoir ses battements, sa respiration. Elif Shafak dit de Muhammet, petit garçon de l'immeuble Bonbon palace, qu' « Istanbul lui infligerait une claque bien plus cinglante que celles qu'il se prenait aujourd'hui par ses petits camarades ». La référence à un geste typiquement humain, la claque qu'elle inflige, mais aussi la comparaison direct à des enfants montre bien cette personnification de la ville. De même, l'auteur voit une ressemblance entre la ville et « une femme enceinte ayant pris plus de poids qu'elle ne pouvait en supporter les derniers mois[...] Elle dévorait sans cesse, mais elle n'aurait su dire qu'elle quantité de ce qu'elle avalait lui profitait en propre et ce qui était absorbé par cette foule d'âmes minuscules […] Son souhait le plus ardent, [...]était de se libérer au plus vite de cette pesante servitude.. » Là, la ville est clairement une entité indépendante, un être qui nous héberge, et non pas un « objet » que nous aurions formé.
La ville à sa propre volonté. « Les âmes minuscules » doivent s'y adapter. Durant mon voyage je m'imaginais souvent Istanbul tel une pieuvre ensorcelante, aux yeux de diamant. Sa grandeur, physique et historique attire par sa démesure. Ses diamants ont des noms : Ste Sophie, Topkapi (qui d'ailleurs en abrite des milliers), le Bosphore, Dolmabahçe, Sulemaniye ou bien les tours de Dört Levent, les ports, Istiklal... Des centaines de milliers de gens affluent chaque année de la campagne, comme envoutés, et viennent y déverser leur vie, bien plus pauvre et sombre qu'avant. Ils transforment comme le dit Boratav la ville en village par endroits: « Quand vous sortez de la maison, il vous arrive parfois de vous demander si cette rue est bien à Istanbul. », « on se croirait dans un village d'Anatolie ». Dans les banlieues éloignées comme dans les interstices oubliés, parmi les gecekondus (maisons « construites en une nuit ») qui apparaissent jusque dans le cœur de Beyoğlu ; des poules, des moutons, des vignes transforment ponctuellement la ville en microcosme très loin de la ville.
BORATAV David, « Murmures à Beyoğlu », Paris, Gallimard, 2009.
SHAFAK Elif, « Bonbon Palace » (« Bit Palas », 2002), Paris, Phébus, 2008.
20100204
Istanbul, capitale européenne de la culture ?
Traduction du Turc par Kerim Uster.
Istanbul, Capitale européenne de la culture ?
Erfolg ist Istanbul unheimlich. Geht es doch in ester Linie darum, das Publikum zu unterhalten ? In diesen hektischen, lauten Zeiten, in dieser schnellen Welt versucht Istanbul immer mehr dem Druck zu entziehen, den die Gesellschaft auf him ausübt. Einige Wörter ûber einen Wahl : Istanbul, Kulturelle Hauptstadt Europas. Eine türkische Schreiberin.
Contrarily to Europe, where the question has been present since the 1960s, In Turkey the debate around public space emerged only in 1990, but more from a political standpoint; indeed, “public space” in Turkish is said kamusal alan, kamu generally indicating a direct link with the State. Today, problems remain in the definition of the concept of a “public space”, not due to a translation issue but rather to the cultural and mental specificities to that region of the world. Under the Ottoman Empire, streets and mosque courtyards were the only assembly and meeting places for citizens; there were the meydans (public squares) under the Republic, but these were essentially used for political manifestations. As such, the public space has never been conceived of as a space for leisure, meetings and debate.