20180207

Ennui

L’ennui aujourd’hui : les morts de fins
Covrigaru Elliott
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Die Langeweile


Die kinder : Ich langeweile mich also ein wenig ; Die Mutter : Wenn du das nächste Mal vor Langeweile nichts mehr mit dir anzufangen weißt, also shreibe eine To-Do liste. 

So haben wir du gleich das Gefühl, etwas geschafft zu haben ! 

Was tun bei Langeweile? Wir leben in einer Zeit, in der wir schlicht verlernt haben, nichts zu tun. Verstärkt wird das durch Smartphones, durch die wir rund um die Uhr erreichbar und beschäftigt sind. Es gibt noch ganz andere Möglichkeiten, wieder ein bisschen Pep in sein ödes und bedeutungsloses Alltagsleben zu bringen. Sind Social Media und die aktuelle Nachrichtenlage einmal „zu Ende gelesen“, langweilen wir uns sofort. Während früher freie Zeit kostbar war, bringt sie heute viele Menschen nahezu zum Verzweifeln. Was tun? Wie könnent wir die freie Zeit wieder zu genießen oder sinnvoll zu nutzen ? 

Und warum der Held von Stefan Zweig Schachnovelle nicht von Langweilen sterbt? Zunächst ist der Häftling zwar niedergeschlagen, weil es sich »nur« um ein Schachbuch handelt, aber dann beginnt er damit, sich intensiv mit den geschilderten Partien und Zügen zu beschäftigen. So gelingt es ihm, die Isolation und die Verhöre zu überstehen und dabei noch das gesamte Buch auswendig zu lernen. Am Ende bietet das Schachbuch keinerlei Reiz mehr, alle Züge sind gelernt und daher macht sich der Gefangene daran, die in dem Buch beschriebenen Partien gedanklich nachzuspielen. Er wird gleichzeitig zum Spieler und zum Gegner in einer Person, was im Verlauf der weiteren Haft zu erheblichen psychischen Störungen seiner Persönlichkeit führt. 


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Si l’on en croit l’Éditorial de Pierre Viansson-Ponté, la société Française s’ennuyait à deux mois des évènements de Mai 1968 (Le Monde, 15 mars 1968). Dans une société à l’économie florissante, bercée par le plein emploi, l’ennui apparaît comme un luxe de l’époque que seule la stabilité peut faire naître. Déjà en 1965, et sur fond de spleen métaphysique, Anna Karina dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, répétait inlassablement son refrain : « Qu’est-ce que je peux faire ? Je ne sais pas quoi faire ? ». Deux ans auparavant, le philosophe Vladimir Jankélévitch publie l’Aventure, l’ennui, le sérieux (Paris, Éditions Montaigne, Aubier, 1963), après qu’Alberto Moravia ait ouvert le bal en 1960 avec son roman : L’ennui. Dans cette société encore influencée par Jean-Paul Sartre, dans laquelle l’homme est seul et sans destin dans l’univers, la nouveauté se trouve être l’ennui conçu comme absence de finalité. Sans référence à Dieu et en l’absence de guerre, Sartre pose la question des finalités dans une période où celles-ci ne s’imposent plus de manière transcendante ou impérative. La pacification, par exemple, impliquerait l’éraillement des mouvements internes ; la France (le français ?) n’aurait plus d’Histoire à raconter ; etc. La sentence est anticipée par Hegel : « L’Histoire n’est pas un sol pour le bonheur. Les temps du bonheur en sont les pages blanches ». Bref, qu’est-ce que la France peut faire ? Réponse : Elle ne saurait plus quoi faire. Qu’à cela ne tienne ! La société de consommation prend le relai et vend du bonheur en flacon comme remède à l’ennui. Fin de l’Histoire ?

Force est de constater que certains slogans de Mai 1968 méritent encore le coup d’oeil : « la perspective de jouir demain ne me consolera jamais de l’ennui d’aujourd’hui » pouvait-on lire à l’époque sur les murs. Mais la définition du mot « ennui » a évolué, les mœurs aussi. La France n’est plus Gaulliste, l’ennui ne coïncide plus avec la société du Général, mais prend les formes de la société de marché - celle-ci championne de chasse à l’ennui, et de traque du « rien faire ». 

Après tout, comment peut-on encore s’ennuyer aujourd’hui ? L’urbanisation grandissante propose toujours plus d’activités, les téléphones mitraillent d’alertes, le réseau social s’autoproclame maître de l’information internationale et le fait savoir. Le temps est compté, l’Homme n’a plus le droit de s’ennuyer sous peine de ne pas consommer et de ne pas alimenter le cercle vertueux de l’économie. L’ennui est mort…Vive l’ennui ! Celui-ci s’est métamorphosé en feignant d’avoir disparu. Il est plus difficilement détectable et par conséquent plus dangereux. La société de consommation sanctifie le rapport moi/objet en flattant notre rapport égocentrique – de moi/(pour)moi -, éclipsant dans le même élan, le rapport de soi à soi, et à sa citoyenneté. Le consommateur, qui ne peut que s’accrocher aux biens périssables qui lui échappent, l’entraîne dans une course effrénée à la consommation, le transformant en un mort de faim qui n’arrive jamais à satiété. L’ennui devient contamination du rapport aux choses et pose les questions de ce même rapport. Alors si cette quête n’a pas de sens, si l’entreprise capitaliste faisait de nous des individus ennuyés (ennuyant ?) que faire ? Doit on, à la manière d’un Schopenhauer errer entre la douleur et l’ennui ? Rester dans l’insatisfaction permanente ? Espérer trouver une réponse venue du ciel ou d’ailleurs ? Il faut redéfinir la notion d’ennui, si possible en exhumée ce qu’elle a de bénéfique, et pourquoi pas la rechercher ? 

Personne n’aime s’ennuyer. Mais au-delà de ce fait, personne ne peut même désirer s’ennuyer. Car si le terme signifie « annihilation du désir », alors désirer s’ennuyer s’annule en tant qu’ennui puisqu’il y existe une volonté cohérente à destination d’un objet, et que celle-ci atteint son but, fusse-t-il l’ennui. Alors que faire ? Justement : rien ! 

L’action (mouvement) en tant que telle n’apporte aucune véritable solution à l’ennui : L’humain peut agir en s’ennuyant et inversement. L’ennui, traditionnellement défini (rien faire) mentionne un rien comme responsable de sa propre existence, l’amputant du faire comme volonté. Le faire s’annule dans le rien faire. En règle générale, l’expression « Je ne peux rien faire » traduit la situation d’impuissance face au monde, aux bordures d’une fatalité. L’ennui face à une situation vide de sens et qui, paradoxalement, se traduit en société par l’action elle même, coupe l’herbe sous le pied de la représentation classique de l’ennui nostalgique, lent, romantique.

Aujourd’hui, l’ennui se glisse sournoisement sous les traits de l’agitation (shopping compulsif, temps passé sur les réseaux sociaux, etc.), laissant entendre que « s’agiter » signifierait « avancer ». L’individu n’est pas dupe, et peut lui-même se rendre compte de sa propre condition en établissant sa propre distinction entre son faire et son agitation : « j’ai l’impression de n’avoir rien fait ». Il y a eu action, mais celle-ci apparaît comme vide de sens, ou de conséquence. Et si l’humain est dépossédé du sens de ses actions, l’action perdure se cherchant indéfiniment une finalité, engendrant gâchis et culpabilité. L’ennui viendrait du fait de prendre l’agitation qui découle des choses comme le moteur de ces choses, alors qu’elles n’en sont que l’écume. Comme l’agitation est superficielle et éphémère tout se perd en même temps que l’objet recherché. L’humain va d’agitations en agitations, ennuyé de ne pouvoir trouver un refuge quelconque. Aussi la société de consommation entretient-elle cette situation. Pour aller plus loin, s’il est strictement impossible de ne rien faire – l’individu pense toujours – alors l’ennui ne correspond pas au « Il n’y a rien à faire » mais bien au il n’y a « rien d’autre à faire (que ce que je suis en train de faire) ». Cette fatalité perfidement utilisée pour le travail, la politique, la société de consommation, laisse l’humain dans l’ennui de sa propre condition, déçu de ne pouvoir changer l’ordre et le sens des choses. Ce qui n’empêche pas son action ! Il agit, il bouge, il consomme, il travaille, etc. 

Si le faire s’annule dans le rien faire, qu’en est-il du faire rien ? Et si le rien n’était pas l’annulation du faire, mais son objet. Or « rien » ne constitue pas une activité définie. Je « fais rien » n’est pas « je fais du café ». L’humain n’est pas enfermé dans un faire parfaitement caractérisable. Mais s’il souhaite « faire rien » c’est qu’il cherche à accomplir une « activité » qu’il peut contrôler et définir entièrement. Une liberté infinie de pouvoir choisir ce que « rien » est. La seule activité creuse que l’Homme remplit en dessinant ces contours. L’Homme se retrouve maître de lui même, prenant de la distance avec ses propres agitations. En d’autres termes, « faire rien » est la seule façon de faire ce qu’il veut car il est maître de la définition de l’objet de l’action. L’humain cherche à faire ce qui réside dans le rien ce qui est définissable dans le rien. La distinction pourrait se résumer ainsi : s’il « regarde la tv » parce que « il n’a rien d’autre à faire », il est dans l’ennui. L’objet du rien n’a aucune importance ici, si ce n’est la volonté qui le dessine. « Je ne fais rien » n’est pas « je n’ai rien à faire » qui n’est que le slogan du prisonnier. 

Au regard de cette distinction, c’est bien parce que l’homme ne cesse de s’ennuyer qu’il chercherait à « faire rien ». C’est dans ce « rien » que l’humain est capable de prendre du recul sur ses agitations et se concentrer derechef sur lui même. 

Personne ne recherche l’ennui tant il est présent dans la société actuelle caché sous chacun de ses aspects. Pour l’individu, il est plus aisé de s’identifier à l’objet qu’il possède plutôt qu’à lui-même dans un rapport de soi à soi. En ce sens, il redoute d’assumer la responsabilité de ce qu’il devient. Il se sauve de lui-même en direction de l’éphémère agitation consumériste flattant toujours plus son ego.

Ainsi l’ennui du « soixante-huitard » est bien différent de celui d’aujourd’hui. Si le premier correspond au refus d’un temps long tourné vers le passé et la société du Général, celui d’aujourd’hui se conçoit comme l’impossibilité d’accrocher un temps éclair, ou chaque minute demande une rentabilité, ou le « rien » comme action volontaire est, à tort, culpabilisant.