20180304

Mensonge de la finance


Le mensonge de la finance
Jean-François Sigrist
----------------------------------------------------------------------------------------



Simulation du climat © Los Alamos National Laboratory, 2018

Il est urgent d’inventer des indicateurs non financiers afin de retrouver le sens de la mesure économique… et ne pas désespérer l’humanité face aux défis sociétaux et environnementaux des années à venir. Telle est la thèse défendue par le mathématicien et économiste Nicolas Bouleau dans son dernier ouvrage Le Mensonge de la finance (Éditions de l’Atelier, 2018). Il y analyse lucidement l’état du système financier actuel… et la contribution des mathématiques à sa construction. Lecture d’un ouvrage salutaire.

En 1891, Émile Zola publie L’Argent, antépénultième tome de sa fresque littéraire. Esprit d’entreprise et manœuvres politiques, entrepreneur contre spéculateur, jeux de pouvoir et de communication : l’argent n’a pas d’odeur et fait le bonheur… de certains. Zola peint l’argent comme un moyen, celui de réaliser les rêves des visionnaires ou d’enfermer ses harpagons dans un cauchemar, chacun lui donnant son sens par ses actions.

L’histoire du banquier Saccard illustre à certains égards les mots de John Manyard Keynes :

« La bourse est le lieu du jeu entre des entrepreneurs qui pensent au long terme et les spéculateurs qui cherchent le gain immédiat par des prises de position psychologiques qui s’apparente à des concours de beauté où il s’agit de deviner le candidat ou la candidate qui aura le plus de suffrage… »

C’est avec la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, publiée dix ans après la crise de 1929, que le mathématicien et économiste Nicolas Bouleau ouvre l’essai qu’il consacre aux mathématiques financières. Le monde économique et financier a changé en profondeur depuis Zola et Keynes. Le chercheur explique comment la mathématisation des finances y a contribué… et quelles sont ses limites.
La mécanique de l’argent

« Equilibre » entre l’offre et la demande, « dynamique » des cours : à certains égards, l’économie classique s’est construite dans le sillage de la mécanique classique, à laquelle elle emprunte son vocabulaire – et une partie du formalisme mathématique contribuant à mettre en équation le mouvement de l’argent.

Dans un ouvrage de vulgarisation et de réflexion personnelle sur l’économie, Bernard Marris mettait en évidence les limites de cette analogie à laquelle les économistes classiques nous ont habitués (Anti-manuel d’économie, Bréal, 2003, 2006). Il explique que la science économique diffère de la science physique. Cette dernière met au jour des modèles mathématiques expliquant comment « les réalités physiques » s’imposent à nous.

Le monde physique appelle par exemple en permanence à la réalité les rêves des ingénieurs. Les objets qu’ils conçoivent partent des contraintes du réel et passent l’épreuve de l’opérationnel. Lorsque des projets d’ingénierie, parfois extrêmement coûteux, se heurtent aux réalités incarnées par des impasses techniques, des ressources économiques rares ou une rentabilité financière jugée insuffisante, il appartient aux industriels et aux États qui en sont à l’origine d’en tirer des leçons… ce qu’ils font parfois (Nicolas Chevassus-au-Louis, Un iceberg dans mon whisky : quand la technologie dérape, Seuil, 2015).

Procédons-nous réellement de même avec l’ingénierie financière ? Renonçons-nous facilement à des orientations économiques lorsque les réalités sociales et environnementales montrent qu’elles conduisent à plus d’instabilité – et font peser un risque sur notre avenir ? Questionnons-nous les logiques financières exigeant la rentabilité constante et élevée des capitaux investis, alors que nous vivons dans un monde essentiellement dynamique, interconnecté et limité et que le rythme qu’elle impose est insoutenable ?

Une économie devenue probabiliste ?

Nicolas Bouleau est aujourd’hui l’un de ceux qui engagent ce questionnement. Il explique comment la finance actuelle se fonde sur des mathématiques de haut niveau technique. Elles sont issues des travaux de mathématiciens, entamés à la fin des années 1970 dans le but de formaliser le calcul stochastique. Décrivant l’incertain et l’aléa, ce dernier trouve par exemple des applications en physique statistique pour le mouvement brownien, celui des atomes de gaz. Ces avancées théoriques ont intéressé le domaine financier au début des années 2000. Il s’’en est emparé et les a nourries en retour , proposant de nouvelles questions aux mathématiciens.

Cette révolution intellectuelle est tout aussi importante pour l’économique que celle qu’a vécu au début du siècle dernier la mécanique avec l’émergence de la théorie quantique. Fondée sur des concepts mathématiques développés initialement à d’autres fins que la modélisation physique, la mécanique quantique a permis de percer certaines énigmes de l’infiniment petit. Elle a contribué à prédire des phénomènes dont l’observation a été réalisée de longues décennies après leur conceptualisation – par exemple le célèbre « Boson de Higgs ». Avec les étrangetés physiques qu’elle établit, comme la fameuse intrication, la mécanique quantique invite à de nouvelles conceptions du monde… et contribue à des innovations techniques, des lasers d’hier aux ordinateurs de demain.

Les mathématiques financières ont joué un rôle similaire en économie. Le calcul stochastique fournit un cadre de conceptualisation à de nouvelles pratiques financières, renforcées par des algorithmes de collecte, d’analyse et de traitement de données toujours plus performants (Mokrane Bouzeghoub, Rémy Mossery, Les Big-Data à découvert, CNRS Editions, 2017). Rendant caducs les modèles d’équilibre, elles ont fait entrer la finance dans une logique dont il convient d’évaluer les effets. Le prix du marché sensé résulter du croisement la courbe et de demande est devenu obsolète. La volatilité des cours sert une spéculation en roue libre… avec un pouvoir de déstabilisation des marchés incarnés par les flash-crash – mini-effondrements aux maxi-conséquences ?

Nano-profits, macro-pertes

Afin d’être optimal, le système actuel a besoin d’un constant moins-disant social et environnemental, et engendre un accroissement sans précédent des inégalités (Thomas Piketti, Le Capital au XXIème siècle, Seuil, 2013), sans parler de l’épuisement des ressources planétaires.

« L’agitation désordonnée des cours va jouer un rôle grandissant (…) Cette volatilité est inévitable et ses conséquences ont été largement sous estimées par les économistes. Elle traduit l’incertitude sur l’avenir et elle va augmenter. Elle est comme le brouillard qui dissimule le ‘signal-prix’. Les agents économiques ne sont pas incités à renoncer à la surconsommation des ressources. C’est là le grand mensonge de la finance. (…) La dégradation de l’environnement et de l’organisation sociale est en dehors de ce que voit la finance (qui) est un très mauvais instrument de pilotage »

La concurrence des systèmes sociaux à l’échelle international dont a besoin une croissance sans limite est relayé par des politiques ultra-libérales impactant l’ensemble des organisations du travail. Elle obère de nombreuses opportunités d’entreprendre – c’est-à-dire de développer une vision de long terme et de se donner les moyens d’y parvenir collectivement.

Avec l’opacité des données financières, le « signal-prix de la planète » est perturbé : il devient quasiment impossible de réaliser des choix rationnels et de prendre des décisions utiles à l’économie planétaire – par exemple sur les matières premières.


Pour une économie scientifique et politique

Partant du principe que la finance est de nos jours incontournable, Nicolas Bouleau propose d’utiliser ses données de façon scientifique et politique.

« La finance est là, admise par un nombre de responsables actifs, protégée par nombre d’institutions privées, publiques et internationale. L’urgent est de montrer ce qu’elle peut faire et ne peut pas faire… »

Le constat est implacable : les marchés financiers ne peuvent pas répondre aux attentes des économistes et dissimulent la dégradation de la planète. Ils restent cependant des marchés, dépendant de décisions humaines.

« Les marchés financiers sont des marchés. Cela veut dire qu’ils traduisent des opinions. Et aucun algorithme ne peut remplacer (l’humain) dans cette fonction. »

Afin de se défaire de leur emprise actuelle  sur nos vies, Nicolas Bouleau fait le pari de l’humain : celui de renouveler la science économique à l’heure de la sciences des données. Une nouvelle démarche scientifique construite par des humains dans le but de disposer d’indicateurs non financiers bénéficiant aux décisions collectives.

I have a dream

Orienté vers un profit à court terme sans rapport avec les réalités des ressources disponibles, du rythme de développement des entreprises et du temps que les humains consacrent au travail, le virtuel financier prive l’humanité de la possibilité de comprendre les données reflétant l’état écologique et économique du monde. La finance dérégulée, servie par des instruments mathématiques dont la complexité est maîtrisée par une minorité, ne permet pas de prendre des décisions éclairées afin d’orienter notre économie, globalisée et interconnectée, vers les défis auxquels les humains doivent apporter une réponse au XXIème siècle.

John Maynard Keynes était aussi un idéaliste ; Bernard Marris racontait son rêve d’économiste :

« Lorsque l'économie et les économistes auront disparu, ou du moins auront rejoint l'arrière plan, auront aussi disparu le travail sans fin, la servitude volontaire et l'exploitation des humains. Régneront alors l'art, le temps choisi, la liberté… »

La réflexion et la proposition de Nicolas Bouleau invitent les citoyens et les décideurs à reprendre la main sur un système devenu littéralement fou. Mettre la finance actuelle à l’arrière plan, si ce n’est pour réaliser un rêve… au moins afin d’éviter le cauchemar annoncé ?

Nicolas Bouleau. Le Mensonge de la finance. Les mathématiques, le signal-prix et la planète. Les Editions de l’Atelier, 2018 (220 pages, 20€).

20180303

Erklärungen

----------------------------------------------------------------------------------------
1 - Karl Marx

2018 ist sein zweihundertster Geburtstag, in den Buchhandlungen liegen Biografien bereit, kiloshcwere Manifeste, die es in die Bestsellerlisten schaffen. In seiner Gebutsstadt Trier wird eine Statue aufgestellt, made in China, vom Künstler Wu Weishan. Die Deutsche Bahn wird 2018 einen ihrer neuen ICE-4-Züge “Karl Marx” nennen, er setzte sich beim aufwendigen Vergabeprozess unter anderem gegen “Helmut Kohl” und “Helmut Schmidt” durch. Die Sparkasse Chemnitz – früher Karl-Marx-Stadt – hatte schon 2012 den Kopf von Marx auf eine Mastercard gedruckt. Wenn der Begriff “Ironie der Geschichte” mal aufgebracht war, dann hier.

Was bedeutet diese Renaisssance ? Mode oder Tieferes ? Die Frage geht an einen, für den Marx nie tot war.

Karl Marx hat über Profitmaximierung einer kapitalistischen Gesellschaft nachgedacht, über die Obszönität des Gewinnstrebens, über Ungerechtigkeit in jeder Form : “Die wesentliche Bedingung für die Existenz und für die Herrschaft der Bourgeoisklasse ist die Anhäufung des Reichtums in den Händen von Privaten”.

Die Analyse trägt nach wie vor, und erst recht die Erkenntnis, dass ständiges Wachstum ein System nicht vor Krisen bewahren kann. Hochaktuelle Gedanken stehen im Manifest, manchmal schlummert das ganze Elend der postindustriellen Gegenwart in einem einzigen Satz.

Karl Marx wird am 05-05-1818 geboren. Er stirbt am 14-03-1883.

----------------------------------------------------------------------------------------
 2 – Die 68er-Bewegung in Deutschland

Ein erstes grosses Aufflammen studentischer Proteste gab es bereits im Juni 1967, als der pazifistische Student Benno Ohnesorg bei einer Demonstration gegen den Schah-Besuch in Berlin von einem Polizisten erschossen wurde. Dieses Ereignis gilt in Deutschland als Initialzündung für die “Ausserparlamentarische Opposition”, Kurz APO.

Zentrale Figur dieser Studenttenbewegung war der 27-Jährige Soziologiestudent Rudi Dutschke. Er war überzeugt, dass die Vereinigten Staaten den Krieg gegen den Vietcong stellvertretend für das Kapitalistische System führten. Die Proteste der APO richteten sich demzufolge nicht nur gegen die USA, sondern auch ganz allegemin gegen “den Kapitalismus”. Al sim Mai 1968 landesweit gegn die Notstandsgesetzgebung der amaligen Bundesregierung demonstriert wurde, kame s vielerorts zu heftigen Ausschreitungen.

Etliche Mitglieder der Szene tauchten zwei Jahre später in den Untergrund ab und schlossen sich der terroristischen Rote-Armee-Fraktion an. Andere jedoch begannen, sich in Institutionen, Parteien und Bürgerinitiativen mit demokratischen Mitteln fûr eine Veränderung der deutschen Gesellschaft zu engagieren.

----------------------------------------------------------------------------------------
 3 - Fotoalben und Internet

Anders als in klassischen Fotoalben finden sich in den digitalisierten Alben auf Facebook unzählige Bilder von Situationnen und Dingen, die man früher kaum fotografiert hat. Das fängt bei banalen Motiven wie dem Frühstücksmüsli an und hört bei besagten Partyfotos auf.

Viele dieser Momente entstünden oft ausschliesslich für das Bild, würden aber dieser Konstruiertheit zum Trotz durch die digitale Speicherung Teil der eigenen visuellen Biografie. Mit einem kleinen soziologisch und kommunikationswissenschafltich aufgestellten Team erforscht Soziologin Roswitha Breckner am Institut für Soziologie der Universitât Wien, wie digitalisierte und im Netz geteilte Bilder Biografen verändern. Die Forcherinnen vergleichen dazu die Fotos im Netz mit analogen Bildsammlungen wie Fotoalben oder Collagen und mit mündlichen Erzählungen in Interviews mit Probanden.

20180302

Critique des prisons

Reprise de la critique des prisons
Richard Seymour
----------------------------------------------------------------------------------------


Traduit de l’anglais par Véronique Samson

http://revueperiode.net/pour-ou-contre-labolition-des-prisons/


Peut-on abolir les prisons ? Si elles ne remplissaient aucune fonction utile, il est peu probable qu’on les aient conservées aussi longtemps. Conjurer une société sans personnes dangereuses ou antisociales devant être confinées physiquement ne peut ressembler qu’à un utopisme vain ou à un perfectionnisme social sinistre.

Il est tout de même difficile, quand on regarde les yeux ouverts l’historique des prisons, de ne pas être pris par un sentiment de futilité intense. Fouiller les décombres à la recherche d’un « bon » système carcéral a tout l’air d’un exercice d’abstraction futile. D’ailleurs, l’utilité est sélective : pour qui les prisons seraient-elles utiles, quand, et sous quelles conditions ?

Aux États-Unis, les abolitionnistes affirment que les prisons ont été utiles avant tout à la suprématie blanche, aux coalitions politiques conservatrices organisées par celle-ci et aux entreprises tirant profit des travaux forcés. Angela Davis soutient que les prisons sont intrinsèquement liées dans l’histoire américaine aux pratiques de racialisation, de l’esclavage aux Black Laws, à Jim Crow et à l’incarcération de masse d’aujourd’hui. Comme la race, il faut donc que les prisons finissent par disparaître.

L’argument, qui permet de rendre compte de la violence vindicative brute du système carcéral états-unien, est bien fondé. Mais ce système n’est peut-être pas le meilleur exemple pour l’analyse. Comme le note Davis, sa taille énorme en fait une anomalie dans le monde. « La population américaine », écrit-elle, « représente moins de cinq pour cent de la population totale, mais les États-Unis peuvent revendiquer plus de vingt pour cent de la population carcérale mondiale. »

En 2016, 2.2 millions d’Américains sont incarcérés, sans compter les 4.5 millions en liberté surveillée ou conditionnelle. Environ un cinquième de ces personnes sont en prison pour des crimes non-violents relatifs aux stupéfiants, conséquence de la « war on drugs » (guerre contre les drogues) qui se poursuit ; la plupart d’entre elles sont détenues dans des prisons fédérales. La majorité des jeunes qui sont en prison le sont pour des crimes non-violents. Quarante pour cent de la population carcérale aux États-Unis est noire, même si les Noirs représentent treize pour cent de la population, ce qui indique bien à quel point la race opère dans le système. La suggestion de Ruth Wilson Gilmore mérite d’être envisagée sérieusement, à savoir qu’au fur et à mesure qu’évoluent les techniques de racialisation et les régimes perceptifs qui leur sont associés, les prisonniers pourraient eux-mêmes en venir à constituer une nouvelle race. L’envergure de l’investissement foncier et infrastructurel est manifeste déjà dans le nombre de prisons : au total, six mille établissements aux niveaux fédéral, étatique et local, plus que le nombre de campus universitaires. Enfin, il faut considérer l’ampleur des travaux forcés, dont la valeur s’élève à 1 milliard de dollars US depuis 2017, selon The Economist.

De nombreux d’aspects de l’organisation du pouvoir politique aux États-Unis peuvent ainsi apparaître comme des anomalies dans le contexte mondial. En termes foucaldiens, on est frappé non seulement par la taille du système pénal, mais aussi par la persistance d’une forme de souveraineté racialisée, fondée sur le droit du souverain à ôter la vie (un droit qu’incarne localement l’officier de police meurtrier). Malgré la montée de modes de pouvoir disciplinaires et bio-politiques de plus en plus sophistiqués, les meurtres de citoyens par la police ont atteint en 2016 une fréquence record, inégalée en vingt ans. On est en droit de se demander si la taille et la violence anormales du système carcéral américain ne sont pas anormalement liées à cette forme de pouvoir souverain, plutôt que d’être un cas parfait de pouvoir disciplinaire foucaldien : les morts en prison augmentent aussi d’année en année, les prisons sont elles-mêmes le lieu de punitions corporelles et de tortures cruelles et inhumaines, et les États-Unis ont recours à la peine de mort plus que tout autre pays. Ainsi, lorsque Davis rappelle que la réforme carcérale est une tautologie pour Foucault, la réforme étant partie intégrante du programme carcéral, on peut se demander si l’argument s’applique avec autant de force au système américain d’aujourd’hui.

Le social-démocrate américain Roger Lancaster, auteur d’un livre indispensable sur les paniques sexuelles et l’État carcéral, a contesté dans la revue Jacobin l’analyse de Davis. D’un mot, il soutient que l’analyse historique étayant l’abolitionnisme est faussée, qu’elle est peu réaliste politiquement et indésirable normativement. Pour Lancaster, le principal problème est que les études du passé racial de l’Amérique, tout comme l’analyse foucaldienne de l’émergence de l’ordre disciplinaire, ont été incapables d’anticiper l’extraordinaire tournant punitif pris par la politique américaine dans les années 1980, depuis lequel la population carcérale a atteint des proportions jamais vues auparavant, ni sous l’esclavage, ni sous Jim Crow. La critique de l’incarcération comme nouveau Jim Crow, écrit Lancaster, touche juste concernant la charge grossièrement raciste du système, mais elle « minimise » l’effet de l’incarcération de masse sur les populations non-noires tout en négligeant les différences de classe parmi les Afro- Américains, qui, contrairement à ce qui passait sous Jim Crow, constituent dorénavant un facteur important dans les prisons.

Selon Lancaster, le tournant punitif qui a été pris de façon décisive dans les années 1970 ne se réduit pas à un tournant néolibéral, ni à une reconstitution des pratiques de racialisation au sein du pouvoir étatique : il s’agit plutôt d’un tournant culturel global vers la punition et le contrôle social, dont les agents se sont emparés des formes existantes de pouvoir de classe et de race, et les ont unifiées par une masse écrasante de lois, formant un nouveau dispositif de violence étatique. En ce sens, Lancaster s’oppose aux historiens qui, comme Naomi Murakawa, trouvent les origines du tournant punitif dans le paternalisme racial libéral d’après-guerre et les politiques menées par Truman et Johnson dans le but de moderniser et de mettre à niveau l’État fédéral. L’argument de Murakawa est essentiellement une réfutation de la version des faits libérale, qui ancre trop étroitement l’incarcération de masse dans les politiques républicaines et la provocation raciale entreprise par Nixon sous la bannière de la « stratégie du Sud » : les Républicains, au service de leurs électeurs-clients racistes blancs, auraient commencé à restaurer la ségrégation et auraient ainsi établi l’ordre du jour pour les décennies suivantes. En ce sens, le point de vue de Murakawa peut être rapproché de la critique minutieuse et accablante faite par Paul Gilroy et Joe Simm de la mythologie de « l’âge d’or » des années d’après-guerre, survenue au sein de la gauche sociale-démocrate pendant l’époque Thatcher. Selon Lancaster, Murakawa demeure par là même incapable d’élucider l’immense revirement qui a lieu dans les années 1970.

Mais d’où vient le changement de culture que décrit Lancaster ? L’explication par de nouvelle « valeurs » n’appelle-t-elle pas elle-même davantage d’explications? Dans les années 1980, le gouvernement fédéral et les états lancent un programme de construction de prisons sans précédent. Le but n’est pas de loger les criminels existants. Le système est destiné aux enfants de personnes qui ne sont même pas encore nées, comme pour fournir une preuve malveillante de la loi de Say – l’offre (de prisons) crée sa propre demande (de prisonniers). Comment expliquer la voie spécifique, historiquement inédite et politiquement incertaine qui a été empruntée vers la fabrication industrielle de prisons et de prisonniers? Même si l’on accepte la perspective de Lancaster, à savoir qu’il y a eu un tournant punitif complexe à partir de 1973, par lequel la réforme humanisante est brusquement inversée en contre-réforme, pourquoi faut-il en conclure à la nécessité de l’incarcération de masse ?

L’ouvrage fondamental de Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag, montre que les prisons offrent une solution spatiale à la tendance capitaliste à la crise. La construction sans précédents de prisons, généreusement financée par le gouvernement fédéral et cristallisée idéologiquement autour d’une « guerre contre les drogues » racialisée, a permis aux états de résorber leurs surplus de force de travail, de terres, de capacité étatique et de capital financier. Les chômeurs sont devenus des prisonniers ou des gardiens de prisons, de nouvelles constructions ont occupé les terrains vacants, l’État a eu quelque chose à faire et les investisseurs un placement sûr. D’un mouvement en apparence tout simple, on a fait de ces espaces des cages. Cette analyse marxiste élégante a l’avantage d’éclaircir ce que Lancaster laisse sans explication, à savoir qu’une prime culturelle sur la punition s’est traduite par une incarcération à échelle industrielle.

L’analyse de Gilmore enchaîne avec une stratégie abolitionniste particulière. Plutôt que d’appeler simplement à la fermeture de cette débauche de prisons inutiles, elle se rallie aux militant.e.s qui demandent leur réaffectation de manière à répondre aux besoins locaux – par exemple, un collège communautaire. Tout en reconnaissant que les prisons ont été utilisées par l’État comme moyen de métaboliser une économie dysfonctionnelle, elle suggère que les militant.e.s peuvent revendiquer une meilleure utilisation des ressources. En ce sens, l’abolition n’est pas une exigence tactique immédiate, mais un horizon stratégique orientant les interventions pratiques. La question du succès réel ou potentiel de cette stratégie est tout autre.

Il semble, au moins, qu’on ait gagné du terrain ces dernières années dans les guerres culturelles. Le New York Times rapporte que la population des prisons a commencé à décliner, alors que les états, avec le soutien général, relâchent leurs lois relatives aux drogues et implémentent des mesures pour réduire le nombre de détenus. En Californie, par exemple, le projet de loi 47 a fait passer de félonies à délits tout un ensemble de crimes liés aux stupéfiants et à la propriété. Il est de plus en plus évident que certains éléments prévoyants de l’État souhaitent alléger une bureaucratie coûteuse. Or la diminution de la population carcérale est restée jusqu’ici toute relative, ne dépassant pas quelques dizaines de milliers de personnes : elle pourrait être perçue dans la longue durée comme une stabilisation, plutôt qu’une chute significative. Qui plus est, cette diminution a lieu dans le contexte d’un taux de criminalité en baisse depuis deux décennies. Les sources de cet État carcéral surdéveloppé remontent manifestement très loin. En effet, si Gilmore a raison de voir dans l’incarcération de masse une réponse au dysfonctionnement de l’accumulation capitaliste de la part du pouvoir étatique local, qui dispose de ses divers surplus d’une manière validée par le racisme et la haine de classe, rien ne laisse penser que ces dysfonctionnements s’atténuent ou qu’une nouvelle stratégie d’accumulation radicale est en train d’émerger au sein de la classe dirigeante américaine. Tout cela suggère que l’abolition ne peut avoir de sens qu’en tant que partie d’une stratégie plus vaste visant à renverser le capitalisme.

Serait-ce même une bonne idée d’abolir toutes les prisons, si on le pouvait? Pour Lancaster, l’abolitionnisme est une utopie non seulement impossible à réaliser, mais indésirable en elle-même. Comme il l’a expliqué ailleurs, il existe bon nombre de violeurs, d’assassins et de voleurs qui bénéficieraient d’une période sans liberté pour « réfléchir à ce qu’ils ont fait ». Et, ajoute-t-il, les options non-carcérales sont pour la plupart peu attirantes. Le discours anti-carcéral aux États-Unis s’est souvent concentré sur une justice restauratrice, enracinée dans les communautés. De tels fantasmes ne peuvent qu’éveiller l’ « Afro-pessimiste » latent en chacun de nous. Qu’est-ce qu’une « communauté » dans ce contexte ? Aux États-Unis, où le monopole d’État de la violence physique a souvent été délégué à des corps de citoyens, de Pinkerton au Klan, la communauté peut être une milice armée de quartier, un groupe de légitime défense ou une bande de lyncheurs. Dans sa critique de la valorisation gramscienne de la société civile, Frank Wilderson III observe : « La mort noire est le passe-temps de l’État bourgeois moderne, mais la saison de chasse ne se limite pas au temps (et à l’espace) de la société politique ; si les Noirs sont visés, c’est aussi à cause d’une société civile qui s’élargit progressivement. » Dans ce piège entre l’État et la société civile, l’anti-étatisme simple ne suffira pas ; on se heurte contre un mur partout où l’on se tourne.

Le principal problème des abolitionnistes s’appuyant sur l’analyse de la suprématie blanche est que l’ampleur de la mortalité noire n’est pas inévitable et partout identique – que la survie, et même l’expansion, de la souveraineté raciale à l’américaine est particulièrement monstrueuse. Il est évident que les régimes carcéraux des sociétés qui défendent la suprématie blanche sont activement engagés dans la violence contre les populations noires, musulmanes et migrantes. En France, où le tournant néolibéral a été inauguré par une remarquable racialisation de l’islam, le sociologue Farhad Khosrokovar estime que près de la moitié de la population carcérale est musulmane, même si les Musulmans ne représentent que 8-10 pour cent de la population. Au Royaume-Uni, 10 pour cent de la population carcérale est noire, alors que seulement 2.8 de la population l’est. Dans ces deux sociétés, on a condamné les prisons pour leur traitement cruel et inhumain des détenus. La Cour européenne des droits de l’homme a dénoncé le système de prison français, distinguant tout particulièrement Fresnes pour sa manière dégradante de traiter les prisonniers et son atmosphère de tension constante. (La presse internationale a tendance à souligner l’effet de cette violence sur la « radicalisation » des djihadistes, ce qui est déjà une reconnaissance tacite, quoique partielle et aveugle à l’impérialisme, du fait que la suprématie blanche porte une partie de la responsabilité directe de la spirale de violence mondiale.) Au Royaume-Uni, une série d’émeutes a éclaté dans des prisons surpeuplées et débordées, où les gardiens gèrent la difficulté croissante du contrôle en intensifiant la violence contre les détenus. Malgré tout, cette violence reste bien en-deçà de celle du système carcéral américain.

C’est peut-être pourquoi, comme le soutiennent Lancaster et d’autres réformistes, certains systèmes carcéraux européens pourraient fournir un modèle alternatif plus humain. Pour Lancaster, l’objectif est d’instaurer un système scandinave aux États-Unis : plus petit, bien moins punitif, plus réhabilitatif, mais remplissant tout de même sa fonction nécessaire de dissuasion. En effet, si l’abolition semble difficile à concevoir sans verser dans une forme d’anti-étatisme romantique et stérile, l’existence d’autres solutions concrètes, avérées et réalisables permet de faire pression sur la classe politique américaine pour qu’elle transforme un système carcéral dysfonctionnel et surpuissant. La réforme n’a pas été au programme jusqu’ici aux États-Unis, mais le temps en est sans doute largement venu. L’avantage net d’une telle approche peut difficilement être contesté. Si les États-Unis suivaient la Finlande en réduisant systématiquement les peines comme le nombre de crimes menant à la prison, l’arsenal de la répression de classe, de la suprématie blanche et de la violence genrée en serait considérablement affaibli.

Cependant, si le plaidoyer contre l’abolition est quelque peu normatif, il faut se demander ce à quoi exactement on s’accroche – quel serait le « bon » noyau dur de l’incarcération utile? Même si l’on ne parvient pas facilement à imaginer d’autres solutions, et même si l’abolitionnisme semble tout à fait improbable, quelque chose nous attache à l’idée de conserver la prison sous une forme ou une autre : mais quoi ? La réponse est sans doute qu’il est difficile de concevoir ce qu’on pourrait faire d’autre avec ceux qui violent, qui tuent, qui battent et exploitent leurs pairs, surtout les plus vulnérables. Il est possible de situer ces comportements dans une analyse de classe, à commencer par le fait que nous sommes enchevêtrés dans des rapports sociaux capitalistes de violence et d’exploitation, et le fait que les prisons sont elles-mêmes l’un des principaux dispositifs de cette violence, mais il reste que lorsqu’on est victime d’un viol ou d’une attaque raciste, il y a peu de consolation à savoir que son assaillant est aussi opprimé et exploité que soi. Mais en quoi l’incarcération peut-elle aider ici ?

Les faits montrent que, non seulement en Scandinavie mais partout dans le monde, le taux d’emprisonnement n’est aucunement corrélé au taux de criminalité. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, la population carcérale a augmenté de façon importante au cours des deux dernières décennies, malgré un taux de criminalité chutant continuellement. Pendant ce temps, en Finlande et au Japon, les taux d’incarcération ont baissé sans hausse correspondante du taux de criminalité. Étonnamment, les penseurs du système finlandais qu’admire Lancaster ne semblent pas avoir cru à un effet dissuasif direct quand ils ont décidé de préserver certaines formes d’incarcération ; la punition aurait plutôt, selon eux, un effet de « formation des valeurs ». Elle confirmerait le fait que la loi voit certains comportements d’un mauvais œil et cherche à corriger ceux qui s’y adonnent. Dans la mesure où cet effet symbolique existe, il doit être si diffus qu’il se dérobe à toute saisie empirique.

Il est aussi plus difficile que le suggèrent ses partisans de prouver et de mesurer la réhabilitation dans le système carcéral finlandais. Après tout, il n’y a pas de groupe témoin. Ce qui est excessivement facile à démontrer, cependant, est que les détenus finlandais sont bien moins susceptibles de commettre un nouveau crime après avoir été relâchés que leurs homologues britanniques, entre autres. C’est là une bonne chose, mais il est aussi difficile de dire ce que cela signifie que de l’attribuer à la réhabilitation. L’idée à l’origine du pénitencier est que, par le confinement et le temps passé à réfléchir à ses actes, on puisse devenir pénitent et s’amender. Mais même les conservateurs sceptiques reconnaissent aujourd’hui que la prison est souvent une manière de « rendre pires des personnes déjà mauvaises ». En coupant ces personnes de leur vie normale et de leur famille, en réduisant leurs opportunités d’emploi et d’avancement après leur libération, et en les intégrant à un ensemble de personnes ayant appris à survivre par des moyens criminels, elles ont plus de chances de récidiver. Une étude importante aux États-Unis a montré que sur un échantillon de 275 000 détenus, 67.5% récidivent avant trois ans et plus de la moitié finissent de retour en prison. Une autre étude suivant les détenus libérés en 2005 a observé que plus des trois quarts sont revenus en prison avant cinq ans. En Finlande, où la population carcérale est beaucoup plus petite et les peines bien inférieures, le taux de récidive tend à être plus bas. En 2014, 36.2% des anciens prisonniers avaient commis un nouveau crime trois ans après leur libération, et un peu plus de la moitié étaient revenus en prison après cinq ans. Ce taux de criminalité reste considérable, mais, s’il est plus bas, c’est sans doute que les prisons finlandaises sont plus ouvertes, moins confinées et mieux intégrées à la vie normale de tous les jours. Pour le dire autrement, elles ressemblent moins à des prisons.

Ce qu’il faudrait connaître, pour développer l’argument, est le taux de récidive parmi toutes les cohortes de détenus, comparé à celui de la majorité des criminels, qui ne sont jamais arrêtés par la police, menés en cour, condamnés et emprisonnés. Ces chiffres ne sont pas disponibles, mais il existe cependant une série d’études comparant les peines de prison et celles de sursis. Une méta-analyse de ces études est parue dans le Probation Journal en 2009. Elle note qu’il est nécessaire de « rejeter en bloc » l’hypothèse que l’incarcération est un moyen efficace de réduire la récidive, et que « la prison augmente la probabilité de récidive si on la compare à toute une série d’autres peines ». Certaines études suggèrent qu’il existe un « effet incapacitant », c’est-à-dire que plus l’on enferme de personnes, moins celles-ci peuvent commettre de crimes. Mais cet effet n’a évidemment rien à voir avec la réhabilitation, et l’ampleur de l’incarcération requise, étant donné le taux de récidive, impliquerait une utilisation follement inefficace des ressources.

Qu’en est-il, enfin, de la punition ? C’est là une chose que réussissent très bien les prisons, selon une idée répandue de la justice – la loi du talion, si l’on veut. Mais que fait-on lorsqu’on punit ? L’idée même de la punition se décompose en plusieurs idées distinctes. Premièrement, la punition implique de rabaisser le statut de la personne qui a transgressé : l’humiliation. C’est pourquoi les prisons, par l’abjection qu’elles permettent d’attribuer, sont un lieu tout à fait approprié aux nouvelles pratiques de racialisation. Deuxièmement, la punition vise à empêcher d’autres personnes de commettre de telles transgressions : la dissuasion, qui fait du criminel un exemple. Troisièmement, elle produit une souffrance que l’on espère d’une certaine manière commensurable au mal qui a été fait par le crime : la vengeance.

D’un point de vue punitif, une peine peut être considérée trop clémente si la souffrance infligée est jugée moins grave que celle qui a été causée par la première transgression, si l’humiliation est insuffisante, ou si l’exemple du détenu n’est pas assez brutal. En ce sens, le système carcéral finlandais est inadéquat, puisqu’il punit trop peu. Les escrocs s’en tirent trop facilement. Ce système n’humilie pas assez, ne déshonore pas assez et ne brutalise pas assez. On a ici une idée hautement problématique de la justice, qui s’appuie sur le fantasme improductif d’une sorte de parité de la souffrance (sang pour sang). L’impossibilité de ce fantasme signifie que le désir de punition ne peut jamais être tout à fait comblé. Personne ne peut réellement souffrir assez pour ce qu’on subit dans cette vie. Or il est bien plus plausible que ce soit là le véritable objectif des prisons, plutôt qu’un effet présumé de dissuasion ou de réhabilitation. C’est sans doute le désir désagréable qui se cache derrière les formules remarquablement fades et anodines employées au sujet de la punition « formatrice de valeurs ».

Il existe d’autres solutions que les prisons, et l’État dispose déjà de beaucoup d’entre elles, du travail d’intérêt général aux amendes, réparations financières et travaux de divers genres. On ne devrait pas présumer qu’elles sont nécessairement plus humaines. Un rapport des Nations unies évaluant ces solutions, publié en 2007, note qu’on trouve parmi les peines de sursis des sanctions privatives de droits. Ces sanctions, qui prennent la forme d’humiliations publiques, sont distribuées librement par les juges américains pour couvrir de honte les personnes qui ont commis des délits mineurs – une pratique qui remonte historiquement à la Nouvelle-Angleterre puritaine. Il n’est tout de même pas impossible d’envisager l’extension et l’élaboration de diverses « peines » de sursis visant une réparation intensive des torts causés, plutôt que l’humiliation du coupable ou son isolement par rapport à sa famille, à ses amis et à son emploi. Cette solution ne semble pas, en principe, moins réaliste que l’établissement d’un système finlandais aux États-Unis, par lequel les plus grands revendeurs de drogues seraient détenus dans des prisons ouvertes et payés pour suivre un cours universitaire.

Il est possible que la dichotomie réforme-abolition soit sans issue. Il faudrait plutôt poser la question du cadre politique à l’intérieur duquel on poursuit l’un ou l’autre de ces objectifs. Il n’est pas inconcevable, après tout, que la Finlande ressemble plus au futur que les États-Unis et qu’avec le temps le capitalisme développe de nouvelles technologies de gouvernementalité, de nouveaux régimes de pouvoir bio-politique, qui feront des prisons un moyen de régulation des conflits sociaux réellement dépassé. On entend souvent dire que le néolibéralisme touche à sa fin – étant donné les nombreux défis de la naissance, ce pourrait être seulement le début, et un nouveau capitalisme modèle, refondé sur le format de l’ordinateur et du réseau, débarrassé de l’enveloppe des anciens modèles d’autorité, pourrait transformer la nature même du crime et de la déviance. Ce pourrait être que les sanctions liées au marché et au travail vont constituer les nouveaux rouages de la punition et de l’exploitation. En remplaçant de coûteux systèmes d’incarcération, le bracelet électronique, entre autres, permettrait d’étendre le filet de la discipline et de la régulation sociale, tout en éludant/renforçant les structures d’inégalité sous-jacentes. En ce sens, l’obsolescence progressive d’un système carcéral rudimentaire et dysfonctionnel correspondrait à l’avènement de mécanismes de violence plus sophistiqués. On doit ainsi rester vigilants aux manières par lesquelles même les idéologies les plus radicalement émancipatrices, si elles deviennent conservatrices et se braquent sur une expérience historique particulière, ont le potentiel d’être absorbées dans des projets visant un contrôle social plus efficace. N’est-ce pas souvent l’histoire de la lutte des classes ?









20180301

PEROU

 ----------------------------------------------------------------------------------------


“Faire l’hospitalité”, guide pratique du PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines)

20180208

Éditorial

----------------------------------------------------------------------------------------

Deux réflexions suffiront : 


Sollte man überrascht, wenn Philosophie plötzlich Konjunktur hat und es populärer geworden ist, in Werken alter (manchmal auch junger) Meisterdenker nach tragfähigen Sinn-Fundamenten zu stöbern, die neue Orientierung schenken könnten. 

Aber natürlich wäre es albern zu glauben, die Philosophie sei ein Liferant von Patentrezepten, die im Handumdrehen eine aus den Fugen geratene Weltordnung wieder auf Zack bringen könnte. 

Vielleicht ist dies das Beste, was Philosophie dem Sinnsucher heute bieten kann : an den gewohnten Denkmustern radikal zu Zweifeln, für einen Moment aus dem täglichen Radau der politischen Rechthaberei auszuscheren und aktuelle Fragen ohne ideologische Scheuklappen von Grund auf neu zu durchdenken. 

----------------------------------------------------------------------------------------

Des spectres hantent l’Europe ? 

« Apatrides, sans-foyer.
Ils sont là.
Et ils nous accueillent
Généreusement
dans leur regard fugitif,
nous, les oublieux,
les aveugles.
Ils passent et ils nous pensent. »

(Niki Giannari)

« Passer. Passer quoi qu’il en coûte. Plutôt crever que ne pas passer. Passer pour ne pas mourir dans ce territoire maudit et dans sa guerre civile. Avoir fui, avoir tout perdu. Passer pour tenter de vivre ici où la guerre est moins cruelle. Passer pour vivre comme sujets du droit, comme simples citoyens. Peu importe le pays, pourvu que ce soit un État de droit. Passer, donc, pour cesser d’être hors de la loi commune. Dans tous les cas : passer pour vivre. Mais là où vous avez fui les murs clos des caves bombardées, vous avez trouvé une frontière close et des barbelés au camp d’Idomeni. »

(Georges Didi-Huberman)

Passer, quoi qu’il en coûte se compose d’une part d’un poème, en version bilingue, de Niki Giannari intitulé Des spectres hantent l’Europe (pages 11 à 21) et d’un texte de Georges Didi-Huberman intitulé Eux qui traversent les murs (pages 25 à 88). Les 11 illustrations de ce livre sont tirées d’un documentaire, Des spectres hantent l’Europe, tourné dans un camp à Idomeni en Grèce dont Niki Giannari est coauteur avec Maria Kourkouta.

(ed.)



20180207

Ennui

L’ennui aujourd’hui : les morts de fins
Covrigaru Elliott
----------------------------------------------------------------------------------------


Die Langeweile


Die kinder : Ich langeweile mich also ein wenig ; Die Mutter : Wenn du das nächste Mal vor Langeweile nichts mehr mit dir anzufangen weißt, also shreibe eine To-Do liste. 

So haben wir du gleich das Gefühl, etwas geschafft zu haben ! 

Was tun bei Langeweile? Wir leben in einer Zeit, in der wir schlicht verlernt haben, nichts zu tun. Verstärkt wird das durch Smartphones, durch die wir rund um die Uhr erreichbar und beschäftigt sind. Es gibt noch ganz andere Möglichkeiten, wieder ein bisschen Pep in sein ödes und bedeutungsloses Alltagsleben zu bringen. Sind Social Media und die aktuelle Nachrichtenlage einmal „zu Ende gelesen“, langweilen wir uns sofort. Während früher freie Zeit kostbar war, bringt sie heute viele Menschen nahezu zum Verzweifeln. Was tun? Wie könnent wir die freie Zeit wieder zu genießen oder sinnvoll zu nutzen ? 

Und warum der Held von Stefan Zweig Schachnovelle nicht von Langweilen sterbt? Zunächst ist der Häftling zwar niedergeschlagen, weil es sich »nur« um ein Schachbuch handelt, aber dann beginnt er damit, sich intensiv mit den geschilderten Partien und Zügen zu beschäftigen. So gelingt es ihm, die Isolation und die Verhöre zu überstehen und dabei noch das gesamte Buch auswendig zu lernen. Am Ende bietet das Schachbuch keinerlei Reiz mehr, alle Züge sind gelernt und daher macht sich der Gefangene daran, die in dem Buch beschriebenen Partien gedanklich nachzuspielen. Er wird gleichzeitig zum Spieler und zum Gegner in einer Person, was im Verlauf der weiteren Haft zu erheblichen psychischen Störungen seiner Persönlichkeit führt. 


----------------------------------------------------------------------------------------

Si l’on en croit l’Éditorial de Pierre Viansson-Ponté, la société Française s’ennuyait à deux mois des évènements de Mai 1968 (Le Monde, 15 mars 1968). Dans une société à l’économie florissante, bercée par le plein emploi, l’ennui apparaît comme un luxe de l’époque que seule la stabilité peut faire naître. Déjà en 1965, et sur fond de spleen métaphysique, Anna Karina dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, répétait inlassablement son refrain : « Qu’est-ce que je peux faire ? Je ne sais pas quoi faire ? ». Deux ans auparavant, le philosophe Vladimir Jankélévitch publie l’Aventure, l’ennui, le sérieux (Paris, Éditions Montaigne, Aubier, 1963), après qu’Alberto Moravia ait ouvert le bal en 1960 avec son roman : L’ennui. Dans cette société encore influencée par Jean-Paul Sartre, dans laquelle l’homme est seul et sans destin dans l’univers, la nouveauté se trouve être l’ennui conçu comme absence de finalité. Sans référence à Dieu et en l’absence de guerre, Sartre pose la question des finalités dans une période où celles-ci ne s’imposent plus de manière transcendante ou impérative. La pacification, par exemple, impliquerait l’éraillement des mouvements internes ; la France (le français ?) n’aurait plus d’Histoire à raconter ; etc. La sentence est anticipée par Hegel : « L’Histoire n’est pas un sol pour le bonheur. Les temps du bonheur en sont les pages blanches ». Bref, qu’est-ce que la France peut faire ? Réponse : Elle ne saurait plus quoi faire. Qu’à cela ne tienne ! La société de consommation prend le relai et vend du bonheur en flacon comme remède à l’ennui. Fin de l’Histoire ?

Force est de constater que certains slogans de Mai 1968 méritent encore le coup d’oeil : « la perspective de jouir demain ne me consolera jamais de l’ennui d’aujourd’hui » pouvait-on lire à l’époque sur les murs. Mais la définition du mot « ennui » a évolué, les mœurs aussi. La France n’est plus Gaulliste, l’ennui ne coïncide plus avec la société du Général, mais prend les formes de la société de marché - celle-ci championne de chasse à l’ennui, et de traque du « rien faire ». 

Après tout, comment peut-on encore s’ennuyer aujourd’hui ? L’urbanisation grandissante propose toujours plus d’activités, les téléphones mitraillent d’alertes, le réseau social s’autoproclame maître de l’information internationale et le fait savoir. Le temps est compté, l’Homme n’a plus le droit de s’ennuyer sous peine de ne pas consommer et de ne pas alimenter le cercle vertueux de l’économie. L’ennui est mort…Vive l’ennui ! Celui-ci s’est métamorphosé en feignant d’avoir disparu. Il est plus difficilement détectable et par conséquent plus dangereux. La société de consommation sanctifie le rapport moi/objet en flattant notre rapport égocentrique – de moi/(pour)moi -, éclipsant dans le même élan, le rapport de soi à soi, et à sa citoyenneté. Le consommateur, qui ne peut que s’accrocher aux biens périssables qui lui échappent, l’entraîne dans une course effrénée à la consommation, le transformant en un mort de faim qui n’arrive jamais à satiété. L’ennui devient contamination du rapport aux choses et pose les questions de ce même rapport. Alors si cette quête n’a pas de sens, si l’entreprise capitaliste faisait de nous des individus ennuyés (ennuyant ?) que faire ? Doit on, à la manière d’un Schopenhauer errer entre la douleur et l’ennui ? Rester dans l’insatisfaction permanente ? Espérer trouver une réponse venue du ciel ou d’ailleurs ? Il faut redéfinir la notion d’ennui, si possible en exhumée ce qu’elle a de bénéfique, et pourquoi pas la rechercher ? 

Personne n’aime s’ennuyer. Mais au-delà de ce fait, personne ne peut même désirer s’ennuyer. Car si le terme signifie « annihilation du désir », alors désirer s’ennuyer s’annule en tant qu’ennui puisqu’il y existe une volonté cohérente à destination d’un objet, et que celle-ci atteint son but, fusse-t-il l’ennui. Alors que faire ? Justement : rien ! 

L’action (mouvement) en tant que telle n’apporte aucune véritable solution à l’ennui : L’humain peut agir en s’ennuyant et inversement. L’ennui, traditionnellement défini (rien faire) mentionne un rien comme responsable de sa propre existence, l’amputant du faire comme volonté. Le faire s’annule dans le rien faire. En règle générale, l’expression « Je ne peux rien faire » traduit la situation d’impuissance face au monde, aux bordures d’une fatalité. L’ennui face à une situation vide de sens et qui, paradoxalement, se traduit en société par l’action elle même, coupe l’herbe sous le pied de la représentation classique de l’ennui nostalgique, lent, romantique.

Aujourd’hui, l’ennui se glisse sournoisement sous les traits de l’agitation (shopping compulsif, temps passé sur les réseaux sociaux, etc.), laissant entendre que « s’agiter » signifierait « avancer ». L’individu n’est pas dupe, et peut lui-même se rendre compte de sa propre condition en établissant sa propre distinction entre son faire et son agitation : « j’ai l’impression de n’avoir rien fait ». Il y a eu action, mais celle-ci apparaît comme vide de sens, ou de conséquence. Et si l’humain est dépossédé du sens de ses actions, l’action perdure se cherchant indéfiniment une finalité, engendrant gâchis et culpabilité. L’ennui viendrait du fait de prendre l’agitation qui découle des choses comme le moteur de ces choses, alors qu’elles n’en sont que l’écume. Comme l’agitation est superficielle et éphémère tout se perd en même temps que l’objet recherché. L’humain va d’agitations en agitations, ennuyé de ne pouvoir trouver un refuge quelconque. Aussi la société de consommation entretient-elle cette situation. Pour aller plus loin, s’il est strictement impossible de ne rien faire – l’individu pense toujours – alors l’ennui ne correspond pas au « Il n’y a rien à faire » mais bien au il n’y a « rien d’autre à faire (que ce que je suis en train de faire) ». Cette fatalité perfidement utilisée pour le travail, la politique, la société de consommation, laisse l’humain dans l’ennui de sa propre condition, déçu de ne pouvoir changer l’ordre et le sens des choses. Ce qui n’empêche pas son action ! Il agit, il bouge, il consomme, il travaille, etc. 

Si le faire s’annule dans le rien faire, qu’en est-il du faire rien ? Et si le rien n’était pas l’annulation du faire, mais son objet. Or « rien » ne constitue pas une activité définie. Je « fais rien » n’est pas « je fais du café ». L’humain n’est pas enfermé dans un faire parfaitement caractérisable. Mais s’il souhaite « faire rien » c’est qu’il cherche à accomplir une « activité » qu’il peut contrôler et définir entièrement. Une liberté infinie de pouvoir choisir ce que « rien » est. La seule activité creuse que l’Homme remplit en dessinant ces contours. L’Homme se retrouve maître de lui même, prenant de la distance avec ses propres agitations. En d’autres termes, « faire rien » est la seule façon de faire ce qu’il veut car il est maître de la définition de l’objet de l’action. L’humain cherche à faire ce qui réside dans le rien ce qui est définissable dans le rien. La distinction pourrait se résumer ainsi : s’il « regarde la tv » parce que « il n’a rien d’autre à faire », il est dans l’ennui. L’objet du rien n’a aucune importance ici, si ce n’est la volonté qui le dessine. « Je ne fais rien » n’est pas « je n’ai rien à faire » qui n’est que le slogan du prisonnier. 

Au regard de cette distinction, c’est bien parce que l’homme ne cesse de s’ennuyer qu’il chercherait à « faire rien ». C’est dans ce « rien » que l’humain est capable de prendre du recul sur ses agitations et se concentrer derechef sur lui même. 

Personne ne recherche l’ennui tant il est présent dans la société actuelle caché sous chacun de ses aspects. Pour l’individu, il est plus aisé de s’identifier à l’objet qu’il possède plutôt qu’à lui-même dans un rapport de soi à soi. En ce sens, il redoute d’assumer la responsabilité de ce qu’il devient. Il se sauve de lui-même en direction de l’éphémère agitation consumériste flattant toujours plus son ego.

Ainsi l’ennui du « soixante-huitard » est bien différent de celui d’aujourd’hui. Si le premier correspond au refus d’un temps long tourné vers le passé et la société du Général, celui d’aujourd’hui se conçoit comme l’impossibilité d’accrocher un temps éclair, ou chaque minute demande une rentabilité, ou le « rien » comme action volontaire est, à tort, culpabilisant. 







20180206

Art / Action

Art et action
Frédéric Darmau 
----------------------------------------------------------------------------------------


Comment donner nouveau corps à l’action artistique ? L’ancien terme de « création » a vu ses significations brouillées, souvent à juste titre compte tenu de son aura religieuse. Néanmoins, suffit-il de parler d’action artistique ou dans l’art pour résoudre le problème ? Suffit-il aussi d’en passer par l’étymologie latine du terme « art » pour avoir vraiment changé de terrain (ars, artis évoquant l’habileté, le métier, l’activité) ? Certainement pas. Et de toute manière, il convient d’élargir au maximum les significations du terme « action ». Il peut en effet englober le sens traditionnel (la réflexion sur la création conçue comme action sur la matière ou technique), mais il faut au moins l’élargir à l’action des spectateurs, comme il faut donner du poids à l’action de l’œuvre sur l’environnement. Ce n’est pourtant pas tout. On ne saurait négliger de surcroît l’action ou la praxis, entendue comme puissance d’agir, de produire des effets, ainsi en va-t-il de l’exploration des potentialités de la création artistique des avant-gardes dans le souci de mettre un terme à l’esthétique contemplative. Ainsi faut-il tenir compte désormais, dans l’action artistique : des gestes (Body Art compris), mouvements (Dripping), pulsions, exécutions, violences, destructions, etc. Comme il faut tenir compte de l’action des spectateurs : surprise, émotion, agacement, séduction, irritation, etc. et surtout de l’interactivité. 

Ce qui est finalement en jeu dans ces réflexions proposées dans cette livraison de Recherches en Esthétique, c’est tout autant la déqualification des classifications traditionnelles des arts – une désacralisation désormais acquise – que la nécessité d’analyser les légitimations des happenings, des performances, des actions créatrices (et des « action painting ») qui s’investissent dans « la vie », Street Art compris (dans la mesure où cette dernière expression ne désigne pas tant une innovation artistique qu’un mode d’action sociale protestataire via un medium populaire). 

Franck Popper remarque, à cet effet, que l’on ne peut plus se contenter de présenter le champ de l’œuvre d’art à partir des trois éléments que sont l’œuvre, l’artiste et le spectateur (le triangle de l’intégration classique). Il faut y ajouter un autre élément : le discours sur l’art (le schéma devient un carré). Christian Ruby tente de projeter quelques lumières sur l’action de la spectatrice et du spectateur, en refusant de confondre inactivité et passivité, mais encore en donnant toute sa place aux notions d’exercice et de trajectoire de spectateur. Avec ces deux articles d’ouverture, en outre d’un rapide tour d’horizon opéré grâce à Marc Jimenez, ce sont donc les pratiques artistiques et les modalités de réception qui entrent en scène. Et on ne peut guère s’étonner de voir pointer ensuite les pratiques les plus significatives de l’élargissement du champ de l’art : Robert Smithson, Stalker, Francis Alÿs, etc. n’ont pas seulement « sorti » l’art hors des cadres académiques, ils ne se sont pas uniquement intéressé à la ville (comme au XIX° siècle), ils ont exploré la réalité extra territoriale de la ville en se déplaçant des centres vers les périphéries. 

Mais on ne dit pas assez que cette revue est originale par le fait qu’elle donne à entendre et à voir les pratiques artistiques de Antilles et de la Réunion, En donnant ainsi voix au chapitre aux travaux des artistes qui sont massivement oubliés des métropoles, Dominique Berthet, directeur de la publication, accompli une tâche décisive. Un article de Aude-Emmanuelle Hoareau donne le ton de la section Caraïbe et Réunion, en posant la question de savoir comment demeurer dans la mémoire collective quand l’histoire de l’art, notamment, n’a noté ni les noms des artistes locaux, ni leurs visages. Et ce n’est pas sans conduire le lecteur vers des oeuvres, des pratiques, des gestes (y compris de soulèvement), que l’on avance dans la lecture de ce très beau numéro de la revue. 



Recherches en Esthétique, N° 23, Revue du CEREAP, janvier 2018. 

Revue Guadeloupe, Martinique, 


























20180205

Poesie publique

Notes sur « Les magiciens de l’insécurité » (1)
Intervention au (20°) Printemps de la poésie, Tours, 2018
Christian Ruby
----------------------------------------------------------------------------------------


I – L’attachement à la poésie 

Ce genre de célébration – une plage annuelle pour la poésie – a sans doute des inconvénients que tout le monde connait, mais aussi un aspect positif : nous obliger à repenser sans cesse l’articulation entre tel objet, ici la poésie (restreignons à la poésie de langue, mais sans oublier qu’existe ce que Maupassant appelle une « poésie vivante »), et notre existence ou notre travail. 

En l’occurrence, réfléchir cette articulation m’intéresse d’autant plus que je fréquente régulièrement des poésies et des poètes, pour plusieurs raisons qui sont ces articulations même : 

- La poésie est centrale pour des raisons de langage (propos fréquent chez les philosophes) : travail de la langue, travail du mot, des sonorités (2) (aussi le chant), etc. ; bien sûr, tout d’abord, la poésie orale ou écrite ou par signes ( !) est affaire d’éclats du langage ; elle résulte d’un travail de la langue, dans chaque langue et dans toutes les langues, lequel vise en général à nous défaire d’un bavardage qui use et abuse des mots (la matière même de la pensée), auxquels nous ne sommes plus attentifs, etc. sur ce plan, par ailleurs, elle rend possible une réflexion matérialiste sur les significations et le refus de tout signifié ultime ; 

- Elle est centrale aussi dans le jeu insensé d’écrire, à la fois pour que nous ne finissions pas tous fous – reprendre constamment les lettres et les mots ou les sons pour que quelque chose s’enchaîne -, et pour que nous soyons capables de nous adresser à l’autre sans exhibition (ce pourquoi certains philosophes écrivent sur le mode poétique : Lucrèce, et les lettres…, etc.) ; 

- Mais elle l’est encore pour des raisons de communauté, d’autant plus que son mode d’adresse, qui n’a rien à voir avec la communication, barre le rapport spéculaire et les identifications, elle ne peut donc se soumettre l’individuation (comme le font les médias) ; elle oblige justement à interroger le rapport individu-commun (par la langue) ; de surcroît, elle est affaire de communauté en ce qu’elle nous rappelle sans cesse que ce que j’appelle « ma » langue est une langue qui appartient à tous dans un cadre donné. En cela la poésie nous oblige à discuter du bien commun sous l’angle de la langue ; elle en appelle, pour finir, à la traduction, cette activité décisive pour penser le cosmopolitisme ou l’humanité. 

- Enfin, elle s’inscrit dans ma théorie d’un monde, un « nous », en archipels (d’activités), un monde à venir, dans lequel nous nous émanciperons des systèmes hiérarchiques et des transcendances ou absolus, au profit de relations horizontales favorisant la multiplication des surfaces d’échange entre les activités (sans préséances, et sans domination). 

En somme, je suis attaché à une affinité avec la poésie : il y a toujours quelque chose de l’ordre du futur en elle (d’où le titre de cette intervention). Elle met en crise le commun habituel et banal, et parfois policier (au sens de la distribution fixe des rôles). Elle renvoie à des exigences, concernant le lecteur ou l’auditeur (je laisse la question du créateur de côté, je n’en suis pas). Notamment l’exigence de suivre la « ligne de vol du poème » (Char) et de questionner les mots de la tribu (Mallarmé), en vue d’un futur de la communauté.

Je n’en prends qu’une preuve liée à mon travail sur le spectateur ou le lecteur (non du côté de la création) : la propriété de son adresse est de ne pas se fonder sur un public existant (une audience, au sens de l’audimat, soumis à un calcul et à la rentabilité), mais sur un public à venir (cf. Diderot, Mallarmé, Rimbaud…). Elle reconfigure en permanence le champ des exercices du sensible, en inventant de nouveaux partages à l’encontre de la police du sensible. 



II – La vertu du cri 

Je réfère ici principalement à mon travail en cours. Il porte sur le cri, le cri de douleur, d’indignation et de dissensus. 

Or, la poésie présente un tel cri en public et au public (des lecteurs ou auditeurs). 

C’est le cri de René Char défendant une écriture (la poésie) qui « aime cette violence écumante et sa double saveur qui écoute aux portes du langage » ; 

C’est l’expression de Adel Abdessemed : « je ne crée pas, je crie » ; 

C’est le propos de Abdellah Taïa : « il faut crier, d’un cri sauvage qui déstabilise l’habituel et les dominations » ; 

C’est, en somme, le cri qui permet de surmonter la rage et le dégoût de la situation ; la léthargie morne des habitudes ; 

Le cri qui appelle : et les lecteurs, auditeurs, amateurs de poésie que vous êtes, le concrétisent par votre présence à ce débat public, comme une envie de casser les murs de l’enfermement en débattant ensemble ; 

Le cri qui réclame cette corrélation avec un lecteur, indispensable pour exister ; 

Le cri qui réclame la possibilité de ne pas perdre son temps en cessant de perdre son temps dans une continuelle agitation (Proust), celui que l’on perd à ne pas lire de la poésie… ; 

Le cri de Fureur et Mystère, « Feuillets d’Hypnos », n° 104 (p. 200) : « Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri ». 



III – Une poésie publique (sera publique ou ne sera pas : Lautréamont)

Aussi la poésie nous met-elle aux portes de ce qu’on appelle le public : tant les lieux publics, que l’espace public et le public des arts et de la culture (montrant, contrairement à ce que font croire les médias, que le public n’est pas constitué d’une bande de crétins). 

Surtout : le public des arts, donc potentiellement tous : dans le poème, il y va des diverses formes de convocation d’un public devant une œuvre. 

Ici se placent quelques visuels de cette expansion possible de la poésie dans les lieux publics. Pour synthétiser : 

Michel Goulet, Sarkis, Lionel Tremblay, Olivier Cadiot, Robert Milin, Malte Martin, Patrick Hamel, Zedes, Paul Gaudin, etc. 

Elle peut donc prendre place dans la composition des lieux publics. On peut même dire que le lieu public est le lieu où doit s’accomplir la fonction propre du poème. Mais pour autant le processus de publicisation du poème (éditeur, lecture privée ou publique, émission de radio, réseaux socionumérique) implique que le « public » n’est pas une donnée en soi, en antécédence ou en extériorité aux performances qu’il déploie. 

Encore cette place dans les lieux publics permet à la poésie de se publiciser dans l’arène des multiples conflits linguistiques, culturels et sociaux, guerres de plume et disputes philosophiques... et d’entrer aussi dans l’arène de la censure. 

Ajoutons tout de même que cette visualisation de la poésie n’est pas extérieure à la poésie. La poésie est aussi visuelle ou visualité (Mallarmé et le Coup de dés, Apollinaire et Alcools, etc.). Et je rappelle que ce geste n’est pas fioriture : il dessine un parti-pris anti-métaphysique, celle de l’écriture réputée seconde par rapport à l’oralité, dite « parole vive ».

Enfin, ces visuels nous placent au bord de la question des rapports entre art et politique. 



IV – Une attention politique 

On pense toujours ce rapport (art et politique) à partir de l’idée d’effets directs : l’art change le monde, ou l’art changera le monde... Nul besoin de commenter (il existerait un rapport causal entre l’objet et la structure sociale ; ou : les textes poétiques seraient d’emblée performatifs). Cela suppose évidemment que les effets de signification possibles de l’objet coïncident avec des effets de signification réels. 

De surcroît, sur cette voie, on côtoie aussi bien des approches positives que négatives, avec les mêmes phrases, ce qui est gênant :

- L’un dit : Les arts changent le monde, et il ajoute : c’est bien, subventionnons les arts, ils vont éduquer les citoyennes et les citoyens comme nous le voulons ; 

- L’autre dit : Les arts changent le monde, et il ajoute : c’est affreux, il faut censurer ! 

La même formulation mécanique encourage les deux réactions symétriques. Un peu gênant ! 

Or, je pense que la confrontation entre arts et politique demeure indéterminée (et doit le rester). Il n’y a pas de correspondance, et pas de causalité possible entre les deux. 

Et, de toute manière, si on veut respecter le principe d’autonomie des activités humaines, il faut affirmer que : « l’ordre et la connexion des choses esthétiques n’est pas le même que l’ordre et la connexion des choses politiques » (pastiche). 

De ce fait, on ne peut pas assigner à l’art la tâche de transformer la société. 

On ne peut, à l’inverse, assigner à la politique la tâche d’impacter l’art (même si elle tente de le soumettre). Elle a pour tâche de constituer des collectifs d’énonciation et d’action en vue de transformer les rapports de pouvoir entre les humains, les partages du sensible, la distribution des capacités et des ressources… la formation d’un sujet révolutionnaire, si l’on veut. 



En revanche : Il y a une politique propre des arts, dans une logique de l’émancipation. 

1 – La confrontation à des œuvres d’art met la spectatrice et le spectateur en posture de découvrir ses propres capacités à parler, à penser, à agir (le jugement esthétique ? Le rapport à l’autre ?). Elle ou il observe l’œuvre, sélectionne des images ou des mots, compare, interprète, et lie ce qu’il entend ou voit avec d’autres moments de son existence, d’autres scènes et d’autres lieux. Elle ou il compose ainsi sa propre fiction avec le vu/entendu. Il met alors ses exercices en mots, et ses mots à l’épreuve des autres. 

2 – La formation de publics divers permet à des êtres invisibles habituellement dans l’espace de l’art (ce qui est arrivé au cinéma/théâtre ; puis à la BD ; puis au Rap ; …) de prendre le temps qu’ils n’ont pas pour s’affirmer co-partageants d’un monde commun : pourquoi n’irai-je pas, moi-aussi, au cinéma, au théâtre, etc. Chacun apprend à se dresser contre sa propre formation normative : ce n’est pas pour moi, etc. 

3 – La circulation de la parole est un effet des arts, laquelle permet d’amplifier les prises de parole publique, de faire voir des présences qui n’existaient pas auparavant, d’entendre des discussions portant sur le commun. 

Notes : 

(1) René Char, Fureur et Mystère, Seuls demeurent, 1938, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1983, p. 156. 

(2) On y est souvent sensible dans la langue des autres : cf. les réticences des scolaires à la langue allemande, car ils ne connaissent que les beuglements nazis dans les films de guerre ; ou Elias Canetti et la poésie de la langue arabe des aveugles de la place Jama-el-Fna…